Andriamialy

Résiliés, malussés, sinistrés, les malgaches abordent 2018 sans assurance

Une nouvelle année est toujours signe d’espoir. Même à Madagascar, on fait le vœu que l’année soit bonne, au moins clémente.

Vous avez peut-être déjà vu des compagnies d’assurances faire de la publicité envers les personnes qui ont été déboutées ailleurs pour diverses raisons. Certains disent que ce sont des publicités pas très vraies mais je sais qu’à Madagascar, il y a toujours un moyen pour avoir une assurance, même à la dernière minute. Alors, si c’est possible d’obtenir cette assurance que tout ira bien à Madagascar en 2018, nous sommes tous preneurs.

Sinistrés

L’année ne fait que commencer et déjà une tempête tropicale frappe le pays. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est que depuis l’année dernière, les séismes s’ajoutent aux risques de catastrophes possibles. Avec ça, il reste peu de choses qui sont sûres d’épargner la Grande Île. Et comme tous les ans, on est toujours victimes, sinistrés, comme si on ne s’y était pas préparé.

By NASA image courtesy Jeff Schmaltz, LANCE/EOSDIS MODIS Rapid Response Team at NASA GSFC. Caption by Michon Scott. Domaine public, via Wikimedia Commons
Le cyclone Giovanna, qui a frappé Madagascar en 2012

Malussés

Le mot n’existe pas. Il a été inventé pour des publicités mais il est facile d’en comprendre la signification. Dans certains contrats, il y a des clauses qui décrivent les cas où l’on reçoit des bonus ou des malus. Quand les malus s’accumulent, on a de moins en moins envie de garder ce contrat. Je ne sais pas ce que nous, peuple malgache, avons mal fait mais en tout cas, les malus sont nombreux pour nous. L’inflation, par exemple, est fortement ressentie sur le prix du riz, de l’essence, de l’eau et de l’électricité. La corruption est à tous les étages, l’insécurité règne, etc. On est vraiment malussés.

Crédit photo : Geoleval, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons

Résiliés (résignés)

L’idée de cet article m’est, en fait, venue quand j’ai vu dans un forum un internaute faire la faute de français d’écrire « résigné » au lieu de « résilié ». C’est vrai qu’on rapproche souvent la résilience et la résignation même s’il y a des différences. Mais dans le cadre des contrats, on parle plutôt de « résiliation ».

À Madagascar, le peuple est devenue très sage. La compagnie des eaux et électricité, après de pompeuses inaugurations de nouvelles centrales, augmente régulièrement et fortement ses tarifs, personne ou presque ne réagit. Le prix du riz a plus que doublé, personne ne s’en offusque. On accepte tout comme une fatalité.

Crédit photo : Rama, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Est-ce que c’est une résignation ? Peut-être. Est-ce plutôt une résilience ? On verra. Cette année devraient se tenir les élections présidentielles. Ce sera l’occasion de savoir si les malgaches renouvellent leur contrat ou bien si, au contraire, résiliés, malussés, sinistrés, ils vont aller voir ailleurs. En tout cas, cher lecteur(trice), bonne année 2018 à vous!


Les musiciens malgaches internationaux

Article mis à jour ce 03/01/2018
Un jour, je me suis trouvé avec des personnes de différentes origines et on parlait de musique. Quand j’ai demandé : « Vous avez déjà entendu de la musique malgache ? » 

Aucune d’entre elles ne semblait connaître. Je me souviens même de la réponse d’un membre du groupe : « Je ne savais même pas qu’il y en avait ». Je l’affirme, dans notre île il y  a de la musique et de grands musiciens. Des artistes que vous devriez connaître à condition d’être un peu mélomane ou d’avoir une assez bonne culture musicale.

Commençons avec le jazz qui compte le plus grand nombre de musiciens malgaches reconnus à l’étranger

Andriamanantena Paul Razafinkarefo

Devant ce nom horriblement malgache, il y a un pseudonyme plus connu et moins barbare est bien vite reconnu par tout le monde : Andy Razaf. Je voulais commencer par ce grand homme : « so black and so blue », américain, qui a quitté Madagascar très tôt, mais qui n’a pas renié ses origines. Il a rencontré le président malgache lors d’un voyage aux États-Unis de ce dernier.

Les musiciens de jazz

Le jazz aurait moins d’un siècle d’existence à Madagascar, mais la musique malgache en elle-même est déjà proche de ce genre.  Jeanot et Tony Rabeson, Georges et Serge  Rahoerson, Solorazaf, Silo, Nicolas Ravatomanga, « Tôty » Olivier Andriamampianina, le bassiste Sylvain Marc, Arly Rajaobelina, etc. ont contribué et contribuent encore à assoir le succès de cette musique à Madagascar et du jazz malgache à l’étranger. Pardon, mille pardons pour ceux qui ne sont pas cités, car je sais que les gens n’aiment pas du tout lorsqu’on oublie de les citer quand ils le méritent. Mais ce ne sont que quelques exemples de noms ou de personnes d’origine malgache que les amoureux de jazz peuvent reconnaître.

Maintenant, pour poursuivre ma liste, je vais vous parler des Malgaches ou des Français d’origine malgache qui ont déjà été dans le top 50 français

Les Surfs

La famille Rabaraona, plus connue sous le nom de leur groupe « Les Surfs » a fait chanter et danser le monde francophone dans les années 60 et 70. Ils auront vendu 4 millions de disques

Patsy

Patsy Ranarijaona a eu un succès éphémère, mais on se souvient de « Comme un appel » et surtout de « Liverpool ».

 

Tizy Bone

Tizy Bone, ou plutôt Yzit (depuis la séparation des Tragedy)  a fait danser le monde entier avec son « Eh-Oh » tragedy-que. « Est-ce que tu m’entends, est-ce que tu me sens? »

 

Allez ! il y en a d’autres, je préfère arrêter là pour les Franco-Malgaches. Intéressons-nous à ceux qui ont réussi à se faire un nom à l’étranger en faisant de la musique malgache grâce notamment au label « World Music », les champions du monde.

Rakoto frah

De son vrai nom Philibert Rabezoza Rakoto, ce flûtiste (sodina) génial était un symbole national. C’est le maître incontesté de cet instrument de musique traditionnel avec lequel il a joué partout dans le monde accompagné des plus grands musiciens.

 

Régis Gizavo

Grâce à son accordéon, Régis Gizavo sillonne le monde entier après avoir gagné  le prix Média au concours « Découvertes RFI » en 1989.

Jean Emilien

Jean Emilien, le champion du monde d’harmonica en 1992.

Et puis, pour finir, car je ne prévois que 10 vidéos dans cet article, je vais vous parler de 2 musiciens bien malgaches qui font de la musique malgache, c’est-à-dire du bà-gasy ou salegy et de l’influence du monde entier, et qui sont reconnus à l’étranger. Enfin, à la différence des précédents ils sont aussi très célèbres à Madagascar.

Eric Manana

Aussi Malgache que citoyen du monde, Eric Manana multiplie les malgachisations de titres internationaux, mais il est aussi adoubé pour la diffusion de la musique malgache à l’étranger.

Jaojaoby

Le grand maître du Salegy est le plus connu des chanteurs malgaches et qui a collaboré avec beaucoup de musiciens à l’étranger et qui a essayé des fusions avec le rap ou le jazz. Il a converti Santana au Salegy. Il a aussi d’autres admirateurs.

Wawa

Digne prince du Salegy, Wawa en porte le fanion dans  une émission internationale africaine. Cela lui a permis de faire chanter un de ses titres par un groupe ivoirien.

Shyn

Révélation africaine en 2017, Shyn et son titre phare a fait danser le monde entier. Comme souvent, les malgaches montrent leur capacité à comprendre et utiliser les rythmes étrangers.

Bon, je réitère mes excuses pour ceux qui ne sont pas cités. Vous connaissez peut-être d’autres musiciens malgaches et il y en a de plus en plus, des jeunes surtout. J’espère que la musique malgache continue à se conserver, à évoluer dans le bon sens, et à s’étendre dans le monde entier. Car Madagascar est une île, elle subit beaucoup les influences extérieures, mais elle peut et elle doit aussi diffuser sa culture dans le monde entier. Vive le Salegy!


Cette année, à Noël, on a choisi que des jouets d’occasion

Noël 2017 est déjà passé, cet article n’est pas une liste de conseils d’achat ou de bons plans. Je vais vous expliquer pourquoi je pense que donner des jouets pas neufs à mes enfants est une bonne idée.

Mes enfants ne sont pas encore sur Internet. Ils ne verront pas cet article de sitôt. S’il le lisent un jour, je pense qu’ils comprendront.

Déjà, les deux plus grands savent que le Petit Papa Noël n’existe pas. Ces anges, même si on leur cache les fois où leurs parents sont en difficulté, sont si gentils que cette année, ils ont clairement dit qu’ils ne voulaient rien commander mais qu’on pouvait leur donner ce qu’on voulait. Les trois derniers, vu que mes enfants sont tous dysphasiques, ne mettent pas de valeur pécuniaire aux cadeaux qu’ils reçoivent. Cette année, j’aurais vraiment pu me contenter de très peu.

Les temps sont durs

Je pense qu’aujourd’hui, le monde entier est conscient que Madagascar est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Depuis quelques années, les organismes internationaux montrent des enfants malgaches sur ses affiches où, avant, il y avait des somaliens ou des afghans. Les associations appellent à parrainer des petits pauvres avec des vidéos de petits malgaches. Les mondoblogueurs malgaches ne cessent de raconter et dénoncer cette pauvreté, ses manifestations dans les faits divers ou la résignation coupable des malgaches.

Les jouets chinois ne le sont pas

Les jouets chinois sont très bon marché. Et ils sont tellement fort en marketing qu’ils ont su, très rapidement, s’adapter au marché malgache. Les entreprises chinoises sont capables de fabriquer des millions de jouets expressément à destination des petits malgaches, selon les évènements, comme pendant les fêtes de l’indépendance où ceux-ci arborent le vert-blanc-rouge de notre drapeau national. Et avec des prix de départs à 100 Ariary (3 centimes d’euro), ces jouets sont des choix logiques même s’il y a des risques.

jouet-chinois
Un jouet made in China. Crédit photo : Pixabay CC0 / Shwaggy

Les risques qu’on prend avec les jouets chinois sont qu’ils sont parfois (sciemment ?) de mauvaise facture vu qu’il n’y a pas de « normes malgaches » à respecter. Un nouveau proverbe est même apparu disant que « Ny tsara tsy mba mora » (la bonne qualité n’est jamais bon marché). Même avec un prix dérisoire, si le jouet ne tient pas longtemps, c’est toujours de l’argent perdu.

J’ai déjà acheté une petite voiture qui a tenu 2 heures. Mon fils a rigolé en me la ramenant en disant « Regarde Papa, elle est en 1000 morceaux! » Il était si fier, j’en ai eu la larme à l’œil.

Et les petits morceaux de plastique, et les vis et les boulons, et les piles usagées… on ne sait même pas quels matériaux ont été utilisés. Phtalates, bisphénol, métaux lourds, etc, est-ce qu’il existe quelqu’un à Madagascar qui se soucie de leur présence dans les jouets ?

Occasion d’Europe, c’est une bonne idée

À Antananarivo, il y a des marchands qui étalent par terre des jouets usités, souvent délabrés mais parfois étonnement en très bon état. Ce sont apparemment des jouets de bonne facture. Et ils sont encore chers. Les marchands savent que ce sont de bons jouets qui méritent une deuxième vie. Je pense que ce sont de bons endroits pour des collectionneurs pour trouver des pièces rares.

marchand de jouets
Des jouets provenant de pays riches qui cherchent de nouveaux enfants dans un pays pauvre, comme dans un mauvais épisode de Toy Story en mashup avec Madagascar le film ?

Pour ceux qui le peuvent, il y a aussi des magasins qui vendent « pas cher », comme ils disent, des jouets qui semblent être des invendus en Europe. Mais si on voit sur ces jouets qu’ils sont bien « made in China », on voit aussi les sigles NF, CE, etc qui montrent qu’ils sont aux normes européennes. De toute façon, même sur l’aspect extérieur, la différence se voit.

En appliquant les normes sécuritaires, même l’aspect extérieur est différent. Crédit photo : pxhere CC0

Pour ma part, cette année, j’ai eu les jouets de différentes sources, certains gratuitement, d’autres achetés mais à 90%, des jouets d’occasion.

Ne vous y méprenez pas. Avant d’être mondoblogueur, j’étais et je suis encore un salarié. Je peux me permettre un petit budget jouet sur lequel mon entreprise contribue en guise d’aide sociale. Le choix d’avoir de « bons produits » est, pour moi, vital même si je ne pourrais pas tout acheter neuf. Il m’a fallu utiliser des astuces et surtout de l’huile de coude mais le résultat est que sous le sapin, il y a eu des jouets rutilants, parfois mieux que des neufs.

Exemple ? J’ai passé des heures à nettoyer, peindre, remplacer des pièces mais le chef d’œuvre est une console de jeu ancienne sur laquelle j’ai fait installé tous les gadgets possibles et dont j’ai rénové l’extérieur pour en faire un outil de retrogaming imbattable.

En attendant que les malgaches puissent exiger la qualité

« Rehefa noana ny kibo, mivezivezy ny fanahy« (quand le ventre est vide, l’esprit vagabonde). Pour l’instant, le plus important pour les malgaches, c’est de sortir de cette pauvreté dans laquelle ils sont englués. À la limite, le prix de certains jouets sont des insultes à ceux qui n’ont pas assez d’argent pour se faire un déjeuner. Dans ce contexte, les produits aux normes, recyclables, équitables et le reste sont encore une utopie.

Même avec un budget restreint, il faut choisir la qualité, même si pour le même prix, le produit aux normes est plus petit, moins attirant que les autres. Et si par chance on a tout le budget qu’il faut, il faut savoir penser aux autres. Par exemple, une petite figurine, fabriquée dans une usine quelconque en Chine avec un plastique d’origine inconnue et de la peinture potentiellement dangereuse peut s’acheter au coin de la rue à 1 000 Ariary (30 centimes d’euro). Le même personnage, neuf, en version originale, aux normes européennes, doit valoir dans les magasins autour de 120 000 Ariary (30 euros). Si on peut trouver, d’occasion, sans défaut, la même chose à moitié prix, on sera content d’avoir 60 000 Ariary d’épargné. Et avec un peu de cœur, on peut partager une partie de ce reste aux plus démunis.

Mon rêve serait que les malgaches puissent fabriquer des jouets aux normes. Et pas que des jouets, d’ailleurs, des aiguilles aussi pour que l’un de mes anciens profs ne puisse plus dire : « L’industrie malgache n’est pas capable de fabriquer même une seule aiguille« .

Les jouets malgaches sont amusants mais j’ai momentanément arrêté d’en acheter depuis qu’un camion en bois a révélé des clous rouillés après un petit accident. Crédit photo : pxhere CC0

A vrai dire, l’industrie malgache existe depuis des siècles et fabrique beaucoup de choses et même, quand j’étais petit, il y avait des jouets en plastique comme des poupées sans articulations, des Formules 1 dans les modèles d’avant-guerre. Il y avait aussi des ballons en plastique dur, selon le modèle des ballons officiels des années 1930 avec une partie encore plus dure où il y avait les fausses coutures et qu’on surnommait ballons en os (mon plat du pied s’en souvient encore). Aujourd’hui, il faudrait faire beaucoup mieux.

En bref, même chez les enfants les plus compréhensifs, il ne faut pas trop leur dire que Papa, Maman, le pays même est si pauvre qu’ils doivent se contenter de ce qu’ils reçoivent. Où serait la magie de Noël ? Au contraire, il faudrait que les parents puissent les surprendre en leur donnant quelque chose qu’ils ne pensaient pas possible de demander. Et en rénovant des jouets d’occasion, j’ai pu le faire cette année. Car même si j’aurais pu tout dépenser en produits neufs, j’ai aussi plusieurs familles que j’aide, particulièrement en ces fêtes de fin d’année. Ce n’est pas grand chose mais ça aide pour avoir la conscience tranquille. A l’avenir, que j’espère proche, j’aimerais que tous les enfants malgaches reçoivent la visite d’un Père Noël qui ne les décevra pas. Mais cela passe par des parents moins pauvres et, donc, un Madagascar plus riche. Comme dit au début, l’article ne vise pas à guider les achats de Noël, mais à réfléchir sur la façon de dépenser en ces temps si durs pour notre pays.

 


À Madagascar, à la guerre comme à la guerre

Madagascar serait le seul pays qui s’appauvrit sans avoir connu la guerre.

C’est vrai que, depuis l’indépendance, le pays n’a pas eu à défendre son territoire d’un envahissement et il a aussi évité les guerres civiles. Pourtant, dans une certaine mesure, des malgaches peuvent témoigner de scènes dignes d’un pays en conflit.

Manger

Pour moi, ça a commencé très tôt. Dans l’insouciance de mon enfance, je n’ai pas compris combien on était pauvres dans ce pays. J’avais la chance de pouvoir aller à l’étranger. Et quand on y allait, on rapportait surtout des denrées alimentaires. C’est là que ça a commencé et c’est pour ça que même maintenant, quand quelqu’un revient de l’étranger dans la famille, il doit rapporter du chocolat, du fromage, de la pâte à tartiner ou des mouchoirs à jeter. C’est parce qu’il y a eu un temps où on n’avait pas ça ici.

Un jour, à la cantine de l’école, on avait du vary amin’anana à midi, une soupe de riz aux brèdes sans autre accompagnement. J’étais en primaire dans une école privée et malgré mon jeune âge, j’ai pensé que je ne mangeais pas pour ce que mes parents payaient. Pourtant c’était normal, car il y avait la pénurie. Mais ça n’a pas été la seule fois. Encore aujourd’hui, il arrive que le riz, la base de notre alimentation, vienne à manquer. Quand celui-ci devient trop cher, comme cette année, il nous est arrivé d’essayer autre chose que le riz. Cela fait des plats bizarres pour moi, inhabituels : de la soupe salée de manioc, des frites de potirons, des épluchures de pomme de terres frites. J’ai vu des gens égayer leurs repas de scarabées rôtis, de sauterelles grillés.

Le choc, pour moi, a été quand j’ai passé une semaine à la campagne, à 50km de Tana. On était chez des gens qui ne sont pas de ma famille et qui d’un côté n’avaient pas la même éducation que nous et de l’autre ne comprenaient pas qu’on était des petits citadins et pas habitués à la dure vie en campagne. Pour eux, c’était à nous de nous y faire.

L’important, c’est le riz. Même sans accompagnement

Le matin, on se levait, il n’y avait pas de petit déjeuner. Rien. A 6 heures du matin, tout le monde était déjà dans les champs, sauf ceux et celles qui étaient en train de préparer le déjeuner. Ce déjeuner, on le prenait à 10h du matin. Il y avait du riz, beaucoup de riz et il ne fallait pas se retenir d’en manger car c’était le seul repas de la journée. Mais comme accompagnement, il n’y avait qu’un peu de pommes de terres cuites à l’eau salée ou d’autres légumes cuisinés pareil. Heureusement, il y avait un goûter à 16h fait de haninkotrana (manioc, patate douce, etc.). Là, c’était servi nature, sans sel ni sucre. Quand je pense qu’à l’heure où j’écris, des millions de malgaches vivent leurs journées de cette manière.

Mais le pire, c’est quand j’ai visité la prison à Antananarivo. On a été là-bas avec la chorale pour animer un culte le samedi. On les a vu préparer leur repas, le partager et le manger. C’était un bol de manioc pour toute la journée. J’en ai eu des cauchemars.

J’ai, aujourd’hui, la chance de manger à ma faim. Et quand ce qu’il y a dans la marmite ne me plaît pas, je dois juste me dire que c’est à la guerre comme à la guerre.

Se protéger

Quand j’étais enfant, on m’a aussi initié au « misisika bus », faire la mêlée pour entrer dans le bus. On habitait dans la banlieue nord et il y avait de grand bus comme on en voit encore en Afrique; un peu comme le bus rapide de Dakar. Certains étaient des camions carrossés. Mais, même si les tananariviens arborent toujours ce sourire ineffaçable, qui s’apparente plutôt à un rire nerveux, l’opération n’est pas sans risque. Il faut, d’abord, savoir détecter l’arrivée du bus, démarrer sa course à temps, éviter de tomber sous ses roues ou de se faire tamponner (ce qui est déjà arrivé à au moins 5 personnes de mon entourage). Ensuite, il faut faire la mêlée. Certains jouent des coudes, d’autres des fesses. Mais il faut avancer vers la porte. Enfin, il faut éviter de se faire vider les poches, ce qui arrive à au moins un habitant de Tana chaque jour.

Une émeute? non, juste « misisika » bus

J’évite ça à mes enfants. Moi, j’ai appris à vivre comme ça. C’est comme un jeu, un peu dangereux.

Émeutes, pillages? non, juste une chasse aux vendeurs de rue

Quand on voit, soudain, des gens qui courent partout. Ma mère m’a appris qu’il devait y avoir un « rotaka ». C’est peut-être une manifestation, une alerte à la bombe, des émeutes, mais en tout cas, c’est un rotaka. Il faut se mettre à l’abri. Bien sûr, c’est « open bar » dans tous les commerces alentours mais je n’y ai jamais participé. C’est vrai que dans ces moments, c’est comme une fête macabre. Certains gagnent des téléviseurs LED, d’autres des cartons de smartphones, mais d’autres encore perdent leur gagne-pain, leur vertus ou leurs vies. Honneur aux gagnants, comme on dit : à la guerre comme à la guerre.

Survivre

Mais même au milieu d’une bataille, malgré le stress et la drogue, un soldat fatigué finit par s’endormir. Ici, on dort avec une alarme. Le moins cher reste un sifflet suspendu près du lit. On s’endort mais on sursaute au moindre bruit suspect.

La lumière et l’alarme sont activées

La première fois que j’ai entendu un sifflet la nuit, j’étais un enfant. Cela m’a glacé le sang, tellement, que mon cœur a frappé si fort dans ma poitrine. J’ai vu les hommes de la maison sortir puis c’était l’attente dans le noir et le silence avant qu’ils ne reviennent pour raconter.

La dernière fois que j’ai entendu un sifflet la nuit, je crois bien que personne n’est sorti pour voir. L’ennemi est devenu trop fort. Il ne reste plus qu’a attendre les gens qui vont raconter le matin. Heureusement, il arrive que des personnes du voisinage soient bien armés, bien protégés par des agences de sécurités ou qu’il y ait la police qui ouvre un bureau dans le quartier.

Mais il y a des endroits où les dahalo sont si sûrs d’eux qu’ils se permettent de prévenir les villageois  de leur attaque. Les dahalo, à l’origine, ce sont des voleurs de bétails. Mais aujourd’hui, on parle de centaines, voire des milliers d’hommes armés qui font des exactions. Je ne sais pas comment appeler ça.

Imaginez dormir dans un village qui vient de recevoir un message sur un papier qu’on a déposé sur le palier de la porte du Chef de Village. Dessus, il est écrit que l’on viendra attaquer dans la nuit. J’ai déjà été victime de cela, mais c’était un canular. Heureusement? En tout cas, si cela avait eu lieu, on n’aurait pas pu demander d’aide : on est coupés du monde. C’est la guerre.

Une autre fois, des dahalo ont attaqué notre convoi, dans lequel il y avait des dizaines d’enfants partant en vacances. Le pare-brise a volé en éclat sous le coup d’une pierre provenant d’on ne sait où mais on a continué à rouler. Avec ce qui se raconte dans les journaux, je n’ose imaginer ce qui  aurait pu  nous arriver.

Les taxi-brousses, souvent victimes d’attaques de coupeurs de route

Madagascar est un pays pacifique. Le peuple malgache est réputé pacifique. Quand j’ai raconté quelques folies de quelques habitants de l’île, beaucoup ont réagi pour me dire que non, les malgaches ne sont pas des sauvages qui font des sauvageries. Et je suis d’accord.

Mais Madagascar est en guerre. Notre principal ennemi est la pauvreté, et contre elle, on n’a pas beaucoup d’alliés. Je dirais même que ceux qui sont venus soit disant pour nous aider, et qui sont repartis nous laissant plus pauvres qu’avant doivent être des commandos de l’ennemi. Et sur place, dans toutes les couches de la société, il doit y avoir beaucoup de collabos. Et la résistance peine.

Je dirais que le vrai paradoxe c’est que ce pays est en guerre depuis 60 ans mais que personne ne s’en rend compte.


N.I. – Partie 1 : Un matin comme les autres

Le matin, je suis toujours KO. J’ai mal à la tête, j’ai la bouche pâteuse et amère et je suis fatigué; encore plus fatigué qu’avant d’aller dormir.

J’ai même du mal à ouvrir les yeux. Je n’ai pas envie de les ouvrir. J’ai encore envie de dormir, de rêver. Je pense que j’étais dans un beau songe. J’y suis peut-être encore. Il y a encore des images dans ma tête qui s’estompent peu à peu.

Il y a une musique. C’est une mélodie ou un refrain et ça tourne en boucle dans ma tête. Bizarrement, plus j’entends la musique, plus j’ai envie de la chanter dans ma tête. Peu à peu, la mélodie prend de la place. Elle efface tout. Et je suis réveillé presque sans souvenir de la longue nuit, juste une musique.

Mais le domaine du rêve me passionne. J’essaie vite de me remémorer un détail important de ce que j’ai rêvé cette nuit. Par exemple, cette nuit, j’arrive à me souvenir que j’ai vu un cheval. Je demande à mon 2A (Assistant Artificiel) de me dire ce que cela signifie. Je lui dit : « -Nestor! (parce que je l’appelle Nestor et je préfère un 2A masculin comme dans les films de superhéros), dis-moi ce que ça signifie de rêver d’un cheval ». Là, Nestor me dit que selon Freud, je rechercherait la femme idéale. Puis il me donne des interprétations selon l’islam, le bouddhisme, et le reste sans oublier son propre interprétation par rapport à mon passé et mes projets actuels.

Bien entendu, tout ça pour moi était normal…avant notre rencontre…et avant que vous ne me demandiez tout ça! Et je ne comprend toujours pas, d’ailleurs, pourquoi vous voulez savoir tout ça. Mais comme c’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui me comprend vraiment et qui s’intéresse à ces choses-là, ce n’est pas de refus.

Mais depuis notre premier entrevue, j’ai fait une petite introspection et tout est exactement comme vous l’avez dit. J’espère que vous arriverez à m’expliquer car sinon, je pense que je vais me faire évaporer.

Donc, comme vous l’avez deviné, j’étais très jeune. J’avais 6 ans quand j’ai fait ce rêve. J’étais dans une maison avec la famille quand j’ai entendu dans la cuisine qu’il y avait des gens bizarres. Ils étaient chauves, avaient de grand yeux fixes et ils ne parlaient pas mais j’ai compris qu’ils pouvaient…qu’ils voulaient me prendre avec eux et me transformer en quelque chose comme eux. J’avais très peur et je criais sans que personne ne m’entende. Puis, la même nuit, j’ai rêvé que des cow-boys nous ont attaqué et que j’ai pu me défendre avec mon pistolet. Le matin je me suis réveillé avec une forte fièvre. Mais oui, ce n’est pas normal qu’à 45 ans, je puisse me souvenir de ces images comme si c’était hier.

Et comme vous me l’avez fait remarqué, c’est depuis ce temps-là que je me sens spécial. A 9 ans, par exemple, j’étais en voyage et le bus émettait un petit bip régulier presque imperceptible. Et moi, je me disais dans ma tête que le bip devait être inaudible à tout le monde mais seulement à moi-même. Je jouais dans ma tête en disant qu’il y a des gens quelque part qui sont en train de m’observer et à m’envoyer des messages en code.

J’avoue que je n’avais pas fait de rapprochement avant que vous ne me l’aviez mis dans la tête mais c’est vrai. J’étais né à Madagascar quand il n’y avait qu’une seule chaîne télé et nous, on n’avait pas de poste. Et comme on habitait la campagne, je ne vois pas comment j’ai pu me fabriquer, tout seul, une image des « étrangers » si fidèle. Le petit jeu des cow-boys et des indiens qui a suivi, et qui peut s’expliquer par les séance de cinéma au Ritz ou au Roxy, a peut-être rendu cette nuit amusante mais ça n’a jamais effacé la peur du premier cauchemar.

En général, je dirais que c’était mon premier cauchemar et j’allais en avoir beaucoup, beaucoup trop. Mais, ensuite, j’ai pu avoir des rêves lucides.

 


Taxi d’Antananarivo, les vieux tacos restent une solution

Depuis plusieurs mois, la Commune Urbaine d’Antananarivo fait un bras de fer avec certains taxis qui refusent la privatisation du contrôle technique. Exprimé ainsi, on a du mal à comprendre les raisons de ce problème.

La plupart des taxis d’Antananarivo sont des voitures des années 50 à 90. On peut y voir du charme comme de la misère. En effet, parvenir à faire rouler des 2CV, des 4L ou des 204 montre, d’une part, la capacité des malgaches à s’occuper des voitures, leur débrouillardise vu que les pièces neuves n’existent plus pour la plupart de ces engins et d’autre part, ces voitures montrent que l’économie malgache peine à se moderniser.

Mais le problème est plus profond. Ma collègue Tiasy parle de gabegie. En effet, s’il y a des lois, beaucoup de taxis les enfreignent. Voici une liste non-exhaustive de ce que, moi, j’ai déjà vu faire par un taxi d’Antananarivo :

  • Pas de papiers en règles

– Taxi monsieur ?
– Oui, on voudrait aller en centre ville.
– Non, je ne peux pas… J’ai une autre course à faire
(Un autre taximan nous interpelle) Vous allez en ville ? Venez avec moi.
– Je ne comprend pas. Ce taxi était là avec le chauffeur en train de poireauter. C’est lui-même qui nous appelle et ensuite il dit qu’il ne peux pas nous emmener.
– Monsieur, tous ces taxis garés en haut sont sans papiers. Ils font juste les courses vers la colline et dans les routes secondaires tout autour ; là où il n’y a pas de policier.

  • Pas d’essence

Certains taxis n’ont que quelques « gouttes » d’essence dans leurs réservoirs et tablent sur un client éventuel pour en acheter.

– Monsieur, votre argent est en petites coupures ou en grosses ? C’est parce que j’ai besoin de faire de l’essence. (S’il y a de l’argent à rendre, il vaut mieux faire de la monnaie à la station)
-Tenez !
– Merci.
(À 100 mètres de la station, la voiture cale, plus d’essence.)
– Attendez un instant Monsieur. (Il sort avec quelques autres gouttes d’essences dans une petite bouteille, dans une poire, dans une seringue de 50CC, ouvre le capot et injecte dans le carburateur, rentre et démarre un coup pour atteindre la station)

  • Même pas de réservoir, ce qu’ils appellent « direct »

Là, il se gare près de la station, trifouille sous ses pieds, enlève un tuyau d’une bouteille en plastique, sort et court vers le pompiste pour remplir la bouteille. Il revient, remet le tuyau dans la bouteille, remet la bouteille sous sa jambe, et redémarre.

  • Le chauffeur est ivre

C’était une nuit, vers 22h30. On rentrait d’un concert sur la haute ville. On descendait dans le noir les quartiers calmes d’Andohalo en pensant rejoindre la station des taxis en bas. Un taxi dévale la pente et klaxonne. On entre soulagés, mais les ennuis commencent.

Comme souvent la nuit, le chauffeur a un compagnon qui lui tient compagnie. Le compagnon est en train de le sermonner :

– Je te dis de rouler doucement. Déjà, on devrait rentrer car tu es ivre.
– Non, je ne suis pas ivre !
– Si, même ta langue coince quand tu parles.
– Tu crois que je serais capable d’aller si vite si j’étais ivre ?

  • Et le taxi n’a pas de freins

– Non, tu es ivre et c’est pour ça que tu conduis vite, tu le sais. Après cette course, on rentre !
– Je te dis que non ! Et si tu continues à parler, je te fais descendre ici !
– Oui, tu peux me faire descendre et tu sais bien que cette voiture n’a pas de freins. Tu seras seul responsable.

Grâce à Dieu, on a survécu à cette course de la mort.

Et pour ne pas faire un article de trois pages, citons rapidement ce qu’on lit quelquefois dans les journaux avec les chauffeurs qui braquent les clients, ceux qui agressent des clients, et tout le reste.

La visite technique privatisée

Tout d’abord, on dit que Madagascar est un des pays les plus corrompus au monde. En effet, c’est la seule explication pour les choses qui sont citées plus haut. Normalement, une voiture sans frein, sans réservoir conventionnel ne peut pas circuler. La plupart du temps, la visite se fait à distance et ce n’est pas une prouesse technologique.

Plusieurs solutions ont été proposées. Et même si l’histoire de l’OMAVET n’est pas très claire, puisque d’un côté on parle d’une entreprise publique et de l’autre d’un business, elle en fait partie. Et quand on l’a proposé, beaucoup d’usagers se sont félicité sur les réseaux sociaux en pointant du doigt le non professionnalisme de certains taxi actuels et en espérant que des contrôles plus stricts vont améliorer la qualité de travail des taxis.

On ne fait pas d’un âne un cheval de course

J’ai déjà parlé des taxibe, les taxis collectifs qui ont pris la place des bus à Tana. Ce sont des minibus ou des minicars aménagés dont le ticket du trajet en ville est à 400 ariary (10 centimes d’euro) maximum. En effet, certains bus acceptent encore le tapa-dalana (parties de trajets) qui peut coûter 300 ou 200 ariary (5 centimes d’euro). A ce niveau, il ne faut pas s’étonner de la qualité de service, souvent médiocre.

Et pour les taxis, c’est pareil. On peut encore avoir une course à 5 000 ariary (1,50 euro) alors que, par exemple, la prise en charge uniquement coûte déjà 2,60 euros à Paris et le minimum est de 7 euros, 1/6 du SMIC malgache. Et la qualité de service est proportionnelle car à 7 euros, à Paris, on a de belles voitures neuves et à 1,50 euros, à Tana, c’est une vieille 2CV. C’est logique.

Il y a deux sortes de taxis. Il y a les taxis de propriétaires et les taxis de chauffeurs. Les propriétaires font ce qu’ils veulent. Certains travaillent dur mais d’autres moins. Ils veulent gagner de l’argent, ils sortent de la maison, sinon, ils restent dormir. Parfois, ils sortent et stationnent en attendant les clients intéressants et en jouant aux cartes ou à palabrer avec les collègues. Certains font cette activité en ayant déjà d’autres ressources. Le chauffeur, lui, doit faire un versement journalier au propriétaire. Il prend la voiture le matin et le soir il doit la rendre avec une certaine somme fixée d’avance (autour de 20 euros). Le reste sera son salaire. Je dirais qu’il y a des cas, que ce soit pour le chauffeur ou pour le propriétaire, où avoir un versement suffisant est une gageure. À 1,50 euro la course, pas question de faire le plein d’essence par exemple. Tous ces chauffeurs savent faire les réparations eux-mêmes quand ce sont des pannes récurrentes. Et pas question d’acheter des pièces neuves quand les occasions pullulent et qu’on peut même faire des adaptations. Donc certains trichent en utilisant ces réservoirs non conformes ou en travaillant avec des voitures en panne (sans démarreur, sans embrayage, sans frein, etc.)

Contrôle technique, oui mais…

Je suis preneur de toutes les initiatives visant à améliorer la vie des malgaches. Exiger le contrôle technique pour les voitures de transport est un minimum, mais trop souvent à Madagascar, la réalité fait que les plus pauvres doivent continuer à survivre à leur façon. C’est comme chasser les vendeurs de rues à Analakely. Si on veut juste les chasser alors qu’on ne prévoit rien pour remplacer leur gagne-pain, c’est peine perdue. Je ne sais pas si l’OMAVET parviendra à s’imposer. Mais si c’est le cas, c’est quasiment sur que certains trouveront toujours le moyen de tricher pour remplir le versement et avoir un petit salaire en plus.

De manière générale, je pense qu’il ne faut pas mettre « la charrue avant les bœufs ». Au lieu d’utiliser n’importe quelle contrainte pour inciter les gens à changer leurs habitudes, jugées mauvaises, il faut d’abord préparer l’alternative. Si une meilleure solution existe, les gens la prendront naturellement et là, on pourra dire que les récalcitrants sont de mauvaise foi. Mais, actuellement, quand on est pressé, on est toujours content de trouver un taxi qui nous emmène pour 1,50 euros.