L’État malgache est la crimogène

Je n’écris plus assez, à mon goût, faute de temps. Je peux quand même vous faire cette blague de la « crimogène » à la malgache en passant.

photo : Sylvain SZEWCZYK

La faute de langue qui transforme le « lacrymogène » en la « crimogène » n’est pas une invention malgache. Vous pouvez faire la recherche sur Google pour voir que dans d’autres pays et dans d’autres circonstances, des gens ont aussi eu la chance de placer « crimogène », comme dans ce titre d’article assez marrant « on fabrique des bombes avec la crimogène » ou plus sérieusement dans « des attaques à la crimogène et des pleures« . À Madagascar, c’était pendant la crise de 2009-2012 qu’on a vu à la télévision des personnes interviewées dans la rue et racontant comment les « crimogènes » les ont étouffés. Avec la malgachisation du terme, cela donne « voan’lay krimozena izahay » (on a été atteint par la crimogène). Et depuis, le mot est resté dans le langage courant, parfois par ignorance, souvent par malice.

Aujourd’hui, la situation à Madagascar possède des similarités inquiétantes avec celle d’avant 2009. En 2008, le peuple malgache était parmi les plus pauvres du monde. C’est toujours le cas. Le président de la république était immensément riche, tout comme l’actuel. Les syndicats appelaient à la grève, comme aujourd’hui. Le président, à ce moment là, achetait un avion de plusieurs milliards. Le président actuel est accusé d’en posséder un lui-même. Il nie. Toutefois, on sait qu’il a utilisé un jet privé pour un déplacement et cela ne peut pas être gratuit. En 2008, les gens contestaient la tenue du sommet de l’Union Africaine. Aujourd’hui, des gens militent contre la tenue du somme de la Francophonie. En 2008, des menaces de coup d’état ont conduit le président à intervenir par téléphone depuis l’extérieur, jusqu’à écourter ses séjours. Le président actuel a dû le faire aussi quand on a entendu des rumeurs d’attaques contre la télévision et la radio nationales. La seule différence est qu’actuellement, aucun leader ne se montre capable de fédérer les contestataires qui manifestent à gauche et à droite ; les différents syndicats, des agents d’Air Madagascar, les habitants de quartiers délestés du courant et les autres.

Comme en 2009 , les manifestations sont réprimés à coup de gaz lacrymogène. Le gaz lacrymogène, comme son nom l’indique est un gaz qui provoque la création de larmes afin de neutraliser une personne ou un animal (entona mandatsa-dranomaso ou krimozena, donc, en malgache). Et les gens dans la rue, dans les bureaux ou dans les bars de se mettre en garde ou de plaisanter : « – Tenez-vous bien sinon on vous enverra de la crimogène »; « – L’État ne sait rien faire d’autre que nous envoyer la crimogène »; etc.

Soudain, je me souviens d’un de mes professeurs qui, pour n’importe quel terme, sortait sa définition en se basant sur le mot latin à son origine. Il dirait que, la crimogène provient du mot latin « criminalis » qui signifie « criminel » et « gignere » qui signifie « générer, engendrer » avant de conclure par  » écrivez, vous même, la définition.  » Je n’étais pas fan de sa méthode car pour moi, un définition ne s’arrête pas au sens étymologique, mais il est vrai que c’est un bon moyen pour essayer de deviner le sens d’un mot.

Imaginons que ce mot existe. Chaque phrase qu’on entend ou qu’on lit sur la situation à Madagascar prendrait un tout autre sens.

– « Les habitants d’Ambohipo ont manifesté, les gendarmes ont lancé de la crimogène, les habitants ont répliqué par des jets de pierre« .

–  » La crimogène a fait évacué des habitants du quartier et asphyxié des enfants, l’ancien commandant dit que « si c’était un combat d’hommes », il « pourrait aussi amener ses troupes ».

– » Les manifestations sont réprimées à coup de crimogène mais la grogne sociale continue de monter« .

Je soutiens le gouvernement actuel quand il affirme que, quoique l’on dise, des choses ont été faites à Madagascar depuis l’élection du nouveau président. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce qui a été fait est positif comme il prétend. Si la démocratie garantit vraiment la liberté de parole, la liberté de manifester ses opinions ; alors plus il y a de manifestations autorisées, plus l’état montre qu’il est démocratique. À l’inverse, si les manifestations ne sont pas autorisées, car elles sont refusées par l’État, il y a moins de démocratie. Comment  savoir ? S’il y a beaucoup de lacrymogène, cela veut dire que, soit la manifestation n’a pas été autorisée, donc le droit démocratique a été refusé, soit les manifestants sont des hors-la-loi, des casseurs, des criminels. Bizarrement, les deux causes peuvent se rejoindre : quand l’état ne donne pas l’autorisation de manifester, ceux qui veulent exercer leur droit qu’ils pensent démocratique de faire des manifestations sont considérés d’office comme des criminels et on leur inflige, au minimum, la crimogène et, au final, ils iront en prison.

Finalement, le lacrymogène servirait à neutraliser des criminels afin de protéger le peuple et ses biens. La crimogène servirait à faire que le peuple soit considéré comme criminel. Heureusement, « crimogène » n’est pas encore dans le dictionnaire mais si l’état malgache continue de l’utiliser sur son peuple, ça va vite devenir le cas.

2 Commentaires

  1. Décidément « lacrymogènes  » c’est le mot de la décennie en Afrique. L’usage indisciminé de ces gaz fait que son fabricant est sûr de ne pas manquer de clients.

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