Il y a 100 façons de s’interpeller en malgache

En anglais, il y a « you ». En français, il y a déjà « tu » et « vous ». Mais en malgache, il y a une infinité de façon de s’appeler, comme il y a autant de relations humaines.

D’abord, ianao (tu, toi) est le pronom personnel à la deuxième personne du singulier dans la langue officielle. C’est le pronom à utiliser normalement, pour être courtois, neutre, sans équivoque, sans arrière-pensée. Il est aussi passe-partout puisqu’il va entre parent et enfant, patron et subordonné ou dans un couple.

Certains veulent utiliser le pronom au pluriel ianareo (vous) comme dans la langue française mais, à mon avis, cela a un effet péjoratif. En effet, cela sonne toujours comme un « vous » inclusif. Oui, c’est comme « toi et ton espèce » ou « dans ta famille », « toi et tes semblables ».

Si deux personnes se parlent en utilisant ianareo, et si ce n’est pas une convention dans la famille pour marquer le signe de respect, cela indique une certaine distance. Il se peut que la discussion qui commence par des ianao dégenère en dispute avec des ianareo, ialahy, ‘ndri ou pire (voir plus bas) car la personne devient « tsy fanao ianao » (ne mérite pas le ianao).

Dans certaines régions, cependant, ianareo peut marquer une grande pudeur. En effet, si la personne n’est pas mariée, ianareo (vous) peut signifier « toi, tes parents et toute ta famille ». Si elle est mariée, c’est « toi et ton époux(se) ». Et on ne dit pas « Manao ahoana ny vadinao ? (comment va ton époux(se) ?) mais « Manao ahoana ny ao aminareo ? » (comment va celui (celle) qui est chez vous ?).

Dans le langage familier, le tutoiement se traduit par ialahy pour les garçons et indri [indji] ou ‘ndri pour les filles. De ce fait, on peut facilement deviner la nature d’une relation en écoutant comment deux personnes s’appelent :

  • Deux personnes qui se disent ianao : relation respectueuse,
  • Deux garçons qui se disent ialahy et deux filles qui se disent ‘ndri : amitié,
  • Une fille et un garçon qui s’appellent par ialahy : amitié, intimité voire plus,
  • Une fille et un garçon qui s’appellent par ‘ndri : flirt, amour,
  • Deux filles qui se disent ialahy ou deux garçons qui se disent ‘ndri : gang, intimité douteuse ou carrément gai.

Puis, il y a ise ou ‘se [sé] qui, dans l’usage, est un équivalent sans genre de ialahy et ‘ndri. Je me souviens même que tout petit, à l’église, et surtout dans les patrouilles de la jeunesse, on nous préconisait d’éviter les trop familiers ialahy et ‘ndri car trop souvent, la culture colonisatrice pseudo-chrétienne démonise les mots malagasy authentiques pour les remplacer par les traductions en langue étrangère (comme tay devient kakà et amany devient pipi, par exemple). A mon avis, ise est juste la malgachisation de l’anglais « sir ». C’est pour cela qu’il persiste chez les andriana (clan des princes). Et actuellement, c’est devenu, dans certains couples la contraction du français chéri(e) puisque le son ch n’existe pas dans la langue malgache. Chéri, en phonétique malgache devient « ‘se ‘ry » (chéri(e) là-bas).

Vous avez remarqué que tous ces mots commencent par un « i ». Cette lettre doit être mise devant un mot pour dire que c’est un nom ou un prénom. Ainsi, en malgache :

  • Marie devient i Marie
  • Pierre = i Pierre
  • Président = i Prezidà
  • Sergent = i Serizà
  • etc.

Maintenant, dans le langage hautain voire vulgaire, on a les appelations qui anonymisent, voire vont jusqu’à chosifier une personne :

  • i anona : untel, quelqu’un, quiconque
  • i zavatra : chose, machin, truc

 

  • lery (‘lay iry) : littéralement celui qui est là-bas
  • leity (‘lay ity) : littéralement celui qui est ici
  • etc.

 

  • i tena : ce corps (humain)
  • ‘ty : ça

Pour les 2 premiers, on a anona qui est très utilisé lors des disputes comme par exemple : –Dia haninona ianao ry anona a ? (Alors, qu’est-ce que ce quelqu’un va me faire ?). Aujourd’hui, chez certain(e)s ami(e)s, c’est devenu une appellation affective. Mais Anona et Zavatra sont surtout utilisés par des personnes qui ont ou font semblent d’avoir une mauvaise mémoire des noms. Parfois, c’est assez agaçant.

  • Avia hoe i… zavatra aty. (Viens un peu ici… machin-chose)

Lery, Leity, Leisy, Legona, Leanona, Leaza, etc. sont des appellations viriles entre hommes dans les bars, sur les terrains de foot, etc. Mention spéciale pour lery qui est devenu le pronom pour désigner le héros d’un film ou d’un B.D. qu’on raconte.

  • Naharesy i lery tamin’ny farany (il (le héros) a gagné à la fin)

‘ty et tena sont l’apanage des endroits qu’on appelle « bas-quartier ». Ayant grandi à Dakar dit Manjakaray, j’ai côtoyé ces mots tous les jours. Là-bas, ce ne sont pas de gros mots et ils sont utilisés par tous, petits et grands. Les plus gros mots et insultes existent aussi et sont utilisés. Par exemple, certaines personnes là-bas s’appellent pénis (tab*), couilles (voatab*), vagin (kind*), incestueux (vadin*), fesses (vod*), face de (tavan*), sodomite (lel*), etc.

Face à ces abominations verbales, ‘ty et tena sont devenus plus acceptables. Et puis, grace aux échanges, aux B.D. ou films, ces mots sont sortis des bas-quartiers et sont utilisés dans d’autres groupes. Pour l’avoir entendu plusieurs fois, je sais que des hommes respectables d’Antananarivo qui ont aujourd’hui autour de la soixantaine se parlent entre eux en utilisant ‘ty. C’est assez déroutant de voir 2 papys (disons que le premier est un Chef de Département, l’autre un élu de la ville) se rencontrer et se dire :

  • « Ahoana r’ty, elaela ‘ty tsy hita an!? »  (salut, ça fait longtemps que je t’ai pas vu !).

Mais ‘ty et tena gardent toujours ce côté tabou. Les scientifiques disent que les gros mots impactent plus profondément le cerveau que les autres mots. Comme ‘ty et tena sont du côté obscur, alors, ils ne peuvent vraiment pas être utilisés de manière innocente. Quand j’étais jeune, j’étais chez une amie mariée de ma jeune tante. Comme il n’y avait pas encore de sms, son mari lui a envoyé une missive enflammée en mode ‘ty et tena. Il n’y avait rien d’obscène dans les mots sauf que tena a tout changé. Justement, l’utilisation de ces mots rend une phrase nettement plus ambiguë, disons plus intime que ialahy et ‘ndri. Par exemple, la phrase « tu verras bien quand tu rentreras ce soir » est vraiment différente entre ces 3 traductions :

  • Ho hitanao tsara rehefa mody eo ianao rahariva. (inquiétant)
  • Ho hitandri tsara rehefa mody eo ‘ndri rahariva. (encourageant)
  • Ho hitan-tena tsara rehefa mody eo tena rahariva. (carrément sexy)

Pour finir, comme cet article parle de 100 façons de s’appeler chez les malgaches, il faut dire qu’il y en a, en vérité, une multitude et qu’on continue encore d’en créer. La langue malgache est une langue bien vivante et les malgaches aiment bien inventer des mots entre eux pour faire des liens dans les groupes. Parfois, ces mots sortent des familles, des écoles, des quartiers, des régions pour alimenter le quotidien de tous les malgaches. La fin de cet article est une liste de quelques-uns ces mots :

Rams (diminutif de Ramosé) : Monsieur
Razoky : Grand frère
Zandry : petit frère
Zama : tonton
ingahy : Monsieur
ikala : fille
Pata : diminutif de patron
toi : utilisation du français. Par exemple « manao ahoana toi? » (comment tu vas?)
etc.

2 Commentaires

  1. Une langue est avant tout un instrument de communication avec son contenu sémantique mais qui traduit la manifestation locale. C’est pourquoi on parle de vision du monde. Je n’ai pas encore découvert cette langue (qui je suppose devrait appartenir à la famille des langues malayo-polynésiennes).
    Mais, c’est intéressant de découvrir ces détails sur le plan descriptif.

    1. Tu ne peux pas supposer que cette langue à 400 km des côtes africaines appartient à la famille malayo-polynésienne sans déjà être très fort en linguistique Jean-Louis ;). Mais oui tu as raison, et c’est même particulièrement la langue la plus occidentale de la famille anciennement appelée austronésienne.

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