Madagascar : il faut manger les routes

Finalement, il faut se rendre à l’évidence : les routes seront la base de notre alimentation à Madagascar sinon préparons-nous déjà à mourir de faim.

Qui a dit que les routes ne se mangent pas?

On  connait tous le parti TIM de Ravalomanana et son slogan « construisons les routes à Madagascar« . Tout récemment, Ratsiraka Didier nous a fait miroiter son projet du siècle : une autoroute en forme de Y, 3 axes se rejoignant à Antananarivo pour relier le Sud, l’Est et l’Ouest de l’île; un projet plus ambitieux que celui annoncé en 2014 par son neveu Roland, alors Ministre des Travaux Publics. Peuple malgache, pourquoi ne faisons-nous pas confiance à nos politiciens et nous mettre à manger les routes pour de bon? Arrêtons de demander du riz, du zébu, demandons les routes et même cuisinons les nous-mêmes et le reste suivra.

En effet, le riz se mange avec un accompagnement (le laoka) mais avant d’arriver dans ton assiette, le tout a du prendre la route depuis la rizière et les champs jusque dans ta marmite. Sans la route, tu as intérêt à avoir ta propre rizière et ton troupeau de zébu. Avant, il y avait 80% de malgaches qui étaient des paysans. C’était plus logique de dire que les routes ne se mangent pas. Mais aujourd’hui, on est de plus en plus nombreux à s’amasser dans les villes et, logiquement, les routes deviennent un ingrédient de plus en plus incontournables.

Le problème est que la recette de la route est assez technique et très coûteuse. Le kilomètre de la variante « goudronnée » coûte des milliards d’Ariary. C’est pour cela que c’est un plat dont l’addition se partage volontiers. Et puis, on peut se rabattre sur des recettes moins chères comme le béton, les pavés, le gravier, la terre battue et pleins d’autres possibilités. Bien sûr, il y a la question de goût qui ne se discute pas mais « faute de grives on tue les merles ». Seule celle au goudron est la plus facile à manger. Je dirais que la terre battue est quand même assez abordable même pour un festin de quartier ou familial.

Je me souviens avoir vu la première fois de ma vie une recette de récupération de route abimée, un genre de pudding, dans un magazine européen. J’étais encore jeune mais je me souviens bien que cela apprenait comment on pouvait réparer soi-même un nid de poule apparu sur la route devant sa maison. Je me demandais alors si vraiment les gens de ce pays faisaient ça. C’est à dire que lorsque la route s’abimait devant chez eux, sans attendre les cuisiniers de l’administration, ils confectionnaient eux-même leur pâté de goudron ou de gravier et de ciments ou de terre battue et les appliquait le tout sur la déchirure pour la faire disparaître. A Madagascar, tout le monde râlerait seulement contre on ne sait pas qui : tous les automobilistes qui usent la route ou la météo qui accélère son pourrissement ou bien l’État qui n’arrive pas  à en fournir de nouvelle à chaque fois? Jamais personne n’irait volontairement réparer la route gratuitement. Ah oui, il y a quand même des garçons qui choisissent des trous à certains endroits, y amènent de la terre et passent la journée à quémander de l’argent pour ce bout de route qu’ils seraient en train d’entretenir. Je dis que toute peine mérite salaire mais ça, c’est une goutte d’eau dans l’océan.

Non, les petits encas de pavés, les gouters de bétons, les pauses goudrons contre les gros bols de terre boueuse, ou pire, les spaghettis de petits sentiers dans les montagnes, ça suffit! Il faut maintenant décréter que la base de l’alimentation des malgaches n’est plus le riz et le laoka mais la route « manara-penitra » (aux normes) qui apporte le riz et le laoka. Il faut apprendre aux enfants comment on fabrique la route. Il faut ouvrir plus d’école de cuisine, des ateliers, que dis-je, des usines pour en fabriquer. Il faut détaxer, privatiser, investir, inciter, encourager la consommation. Toute la nourriture qui, par dépit, pourrit dans nos campagnes reculées n’attendent que les routes pour remplacer de pied levé celle que l’on ramène par la mer et l’air et qui, en plus de coûter les yeux de la tête, souvent, nous donne des gaz, ou pire.

« I’ve been around the world* » chantait Lisa et Barry et je n’ai jamais rien vu de plus beau que Madagascar. Pourtant, « soa fianatse » (il faut apprendre des bonnes choses) disent les betsileo. Alors, je dirais que partout ailleurs, les gens ont depuis longtemps consommé, parfois même sans modération, le goudron et le béton. Nous, malgaches, sommes un peu en retard et justement, nous pouvons encore nous rattraper et faire de nos routes un moyen moderne, en harmonie avec notre nature, pour nous aider à nous développer. Ne nous en privons plus!

* j’ai parcouru le monde