Aïd-El-Kebir et Aïd-El-Fitr fériés pour les musulmans à Madagascar

Le décret est un additif mais pour la 3e année consécutive, deux grandes fêtes musulmanes sont déclarées fériés pour les musulmans cette année 2015 à Madagascar.

De la place de l’islam à Madagascar

« PRÉAMBULE
Le Peuple Malagasy souverain,
Affirmant sa croyance en Andriamanitra Andriananahary, »

Tels sont les premiers mots de la Constitution de Madagascar. Alors, que personne n’ose affirmer que Madagascar est un pays chrétien ou musulman ou autre chose encore puisqu’il n’est pas question ici de YHWH, Christ ou Mahomet ou Siddhartha ou Ramahavaly. Mais qui est Andriamanitra Andriananahary?

Andriamanitra a permis aux Malgaches de traduire le mot Dieu. Pourtant, littéralement, cela signifie « prince parfumé ». Et cela renvoie à la mort d’un Malgache de sang noble (Andriana). En effet, les Malgaches veillent leurs morts et lorsque cela prend du temps, le corps commence à pourrir et à devenir nauséabond. Mais personne n’a le droit de dire que le roi ou la princesse sent mauvais. Il ou elle est « manitra » (sent bon). Andriana+manitra = Andriamanitra. Andriamanitra est le mot qui affirme la présence du culte des ancêtres à Madagascar. Alors, désolé cher malagasy monothéistes, mais si vous voulez interpréter cette préambule comme l’affirmation de l’attachement du pays à votre religion, le contraire est tout à fait démontrable. Surtout, il y a le 2nd nom Andriananahary qui est un qualificatif, et cela peut sous-entendre qu’il y a d’autres dieux dans la croyance malagasy actuelle, des sampy.

Andriananahary. Vous connaissez déjà Andriana (Prince ou Princesse) et le reste du nom est Zanahary (Izay nahary =celui qui a créé, le créateur). Zanahary a peut-être coexisté au début avec d’autres dieux de la mythologie malgache, héritée de la culture austronésienne avec le culte des ancêtres. Mais musulmans, juifs et chrétiens l’ont tout de suite identifié à Allah ou Jehovah pour faire accepter ces derniers aux Malgaches.

Il y a très longtemps (dès le VIIe siècle), les Arabes ont apporté la culture arabe, peut-être une forme de l’islam mais aussi des idoles et ont constitué le « foko » (la tribu) Antaimoro, berceau du papier malgache Antaimoro, du sorabe (Grandes Lettres) la première écriture du malgache proche de l’arabe, des chiffres, des jours de la semaine, d’un calendrier lunaire, de certaines sciences et de nombreux rituels apparentés à l’islam ancien. Lors des prémices du royaume de Madagascar, les idoles de toute l’île ont été « capturées » par les merina (tribu du centre et des quelques rois et reines de Madagascar au 19e siècle). Ikelimalaza (le petit mais renommé), sampy des Antaimoro a été jugé comme le plus puissant de tous et déclaré sampy royal. Les Européens, Anglais et Français, en influençant puis en colonisant Madagascar ont changé la vision de Dieu. Le catholicisme, qui a maintenant le plus d’adeptes dans la Grande Île a vite été accepté en faisant l’analogie entre Zanahary et le Dieu catholique, les ancêtres (razana) et ses saints, intercesseurs auprès de Dieu, les sampy et ses statues et grottes sacrées.

Les musulmans sont, à Madagascar, composés des communautés orientales, proche-orientales, africaines, de personnes originaires des Comores et des Malgaches traditionnellement musulmans ou convertis. Si les Antaimoro sont dans le Sud-Est, à cause de la route des navires dans l’Océan Indien dans les siècles passés, les régions considérées comme à forte densité musulmane depuis le siècle dernier sont le Nord et le Nord-Ouest du fait des échanges avec le continent et les îles Comores. Mais dernièrement et comme partout dans le monde, cette religion offre une alternative attirante au christianisme et les conversions sont nombreuses. Le prosélytisme des musulmans à Madagascar est aussi assez fort. Je me souviens de cette fille qui distribuait des tracts sur les marches d’Antaninarenina il y a quelques mois. Mais il suffit de comptabiliser les très nombreuses écoles islamiques partout sur le territoire pour se rendre compte de l’essor de cette religion à Madagascar. Lors de notre voyage vers Fénérive-Est de l’année dernière, on a fait cette remarque en voyant les centres et écoles par dizaines sur la route. Avant, c’était les « Jesosy Mamonjy » (Jésus sauve), les mormons, les « Vahao ny oloko » (libère mon peuple), maintenant ce sont des mosquées et des écoles islamiques. Ce n’est pas pour comparer des églises et de sectes à l’islam mais ce sont sur le bord des routes nationales qu’on peut voir les nouvelles « tendances », faute de statistiques sérieuses.

Alors, si les fêtes musulmanes sont fériées, je dirais que c’est tout à fait normal. Mais pourquoi, « diable », le gouvernement l’a-t-il réservé seulement aux musulmans?

Franchement, comment considérez-vous le message du gouvernement lorsqu’il attribue ces 2 jours de congé aux musulmans?

C’est une reconnaissance, c’est déjà ça. La reconnaissance que la communauté musulmane à Madagascar est de plus en plus influente dans les affaires, dans la politique, dans la vie sociétale. Les musulmans ont des radios, des émissions télévisées et sont de mieux en mieux compris par la population. Ce n’est pas, non plus, même si cela ne doit pas compter, la communauté la plus pauvre du pays.

C’est un message de tolérance, aussi. Les Malgaches se disent chrétiens et ont, comme le monde entier, peur de l’islamisme radical et du terrorisme. Il y a les rumeurs d’existence de camps d’entraînement à Mada ou de recrutement de combattants islamistes parmi les jeunes Malgaches. Je dis bien « rumeurs ». Mais les rumeurs font plus peur que la réalité (voir Boko Haram dans les commentaires de l’article dans ce lien). C’est, donc, une bonne communication pour signifier que l’Etat malagasy est aux côtés des musulmans lors de ces grandes fêtes.

Malheureusement, en réservant ces jours de fête aux seuls musulmans, l’État est en train de les marginaliser. C’est peut-être une vision qu’ils n’ont pas eue lors de leur décision, mais dans la pratique, c’est le cas. Déjà, dans les bureaux, lors de la lecture du décret, on se regarde les uns les autres pour savoir qui aura le droit ou non de ne pas travailler 2 jours de plus. Comment savoir qui est musulman et qui ne l’est pas? Faut-il une lettre de l’imam ou un badge où il est écrit « Musulman »? J’ai fait cette blague : »je suis circoncis et je ne mange pas de porc, je peux, donc, rentrer ? ». Et quand Farid et Akmar travailleront parce qu’ils sont baptistes bibliques, par exemple, ne vont-ils pas recevoir des remarques de la part de leurs collègues comme : « On vous croyait silamo vous! ». Excusez-moi, mais malgré les bonnes intentions, lorsqu’on divise comme ça la communauté, c’est idiot.

Et puis, accorder deux jours fériés aux musulmans, c’est bien. Mais, pourquoi ne pas avoir accordé un jour férié aux Malgaches qui remercient Andriamanitra Andriananahary d’une nouvelle année lors de l’Alahamadibe (Nouvel An malgache) par exemple?  Le Nouvel An malgache n’est même pas un rituel païen, c’est une fête traditionnelle malgache. Même si pour faire du chichi, je pourrais dire que question d’adeptes, la religion traditionnelle a encore plus de pratiquants que toutes les autres, mais on les dénigre tellement qu’ils n’iront pas faire du lobbying. Excusez-moi, mais il faut être logique dans la vie. J’ai déjà parlé de l’exemple de Singapour où toutes les fêtes de toutes les communautés sont fériées pour tout le monde. C’est ce qu’il faut appliquer à Madagascar, pour marquer l’unité du peuple, le fameux fihavanana tant que l’on considère que les musulmans sont aussi malgaches à part entière.

Bref, trois ans que les deux fêtes les plus importantes de la religion musulmane sont fériées à Madagascar, mais seulement pour les musulmans. Vivement le temps où l’on pourra aussi faire la fête avec eux.

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