Madagascar, déchéance de Rajaonarimampianina : le mal est fait

President Barack Obama and First Lady Michelle Obama greet, His Excellency Hery Rajaonarimampianina, President of the Republic of Madagascar, and Mrs. Voahanagy Rajaonarimampianina, in the Blue Room during a U.S.-Africa Leaders Summit dinner at the White House, Aug. 5, 2014. (Official White House Photo by Amanda Lucidon)
Voici les évènements d’hier et les autres infos sur la nuit du 26 mai 2015 sur la base des journaux télévisés malgaches que j’ai pu suivre.

C’est long. Et même si on ne peut pas encore prévoir les vraies conséquences de cette situation, on peut imaginer un peu ce qui peut arriver.

 

La cacophonie a existé

On l’a vu à la télé, les députés ont eu des échanges musclés avant le vote de la déchéance du Président. Les paroles étaient incisives et les gestes ont failli dégénérer. On a vu les forces de l’ordre intervenir pour séparer les belligérants, empêchant notre hémicycle d’être le théâtre de matchs de boxe comme dans d’autres Parlements démocratiques du monde entier.

On a vu qu’il y avait des députés, en nombre, présents. On n’a pas pu compter rapidement sur les images. On a vu le camp du Président dehors pendant le vote. Ils n’étaient pas 3 ou 4 comme l’image qu’un député à la télé a évoqué, mais ils étaient peu nombreux.

Mais tout était joué d’avance

Oui, ils ont débattu pour faire le vote ou non mais une fois les dés jetés, l’issue était déjà connue.

Le TIM, parti de Ravalomanana, dont il est à nouveau le Président national, aurait reçu des consignes (de lui-même) pour faire passer le vote. Kolo TV a rapporté que pendant 2 heures, Ravalomanana a été reçu par Rajaonarimampianina avant ce vote. On suppose que c’était pour « négocier » les voix du TIM. La tête de file du TIM à l’Assemblée est parmi les portes paroles des députés ayant dit OUI à la déchéance du Président, donc, quoi qu’il s’est dit dans cette soi-disant réunion, on peut dire que Ravalomanana et Rajaonarimampianina montrent une nouvelle fois un tournant de leur relation.

Actuellement, il y a 3 MAPAR dans l’Assemblée. Le MAPAR 1 aurait voté OUI et les MAPAR 2 et 3 auraient voté NON. C’est ce qui a été dit à la télé (Qu’est-ce qu’on rigole, puisque MAPAR est le sigle pour « Avec le [Miaraka Amin’ny] Président Andry Rajoelina ». Donc, les 2 sectes MAPAR 2 et 3 ne seraient plus d’accord avec le MAPAR 1 mais gardent la dénomination MAPAR. C’est pas sérieux). Si c’est vrai, le MAPAR 1, qui est fidèle à Rajoelina montre que ce dernier règle ses comptes avec le Président qui l’a mis à l’écart alors que c’est lui qui a « permis » son accession au pouvoir en 2013.

Les partisans du OUI disent avoir des preuves qu’on a acheté des voix du côté des partisans du Président. C’est, une réponse aux accusations de l’autre camp. Les chiffres sortent de partout allant de 5 000 000 à 10 000 000 ariarys c’est à dire moins de 3 000 euros par député. Si jamais c’était la vérité, ce n’est pas du tout cher payé pour l’avenir du pays.

Le Président a minimisé

Il a affirmé qu’il reste en fonction de Président de la République. Il a qualifié la décision des députés d’irréfléchie et pour lui il y a des irrégularités dans le vote. Il a brandi la menace de la dissolution de l’Assemblé. Vous vous souvenez du truel Président – Premier Ministre – Assemblée dont je vous ai parlé? Malheureusement pour Rajaonarimampianina, les députés ont tiré les premiers. Il ne lui reste plus qu’à espérer qu’ils ratent leur coup. Une petite partie de son discours :

« Les députés ont le droit dénoncer les fautes du président de la République. Ils servent également de contrôleur des réalisations du gouvernement et aussi de contrepoids par rapport à l’exécutif, mais ne devraient pas pour autant demander la déchéance du Président.
Le président peut à tout moment dissoudre l’Assemblée nationale à tout moment, et d’ailleurs c’est écrit dans l’article 60 de la Constitution, recommandations ou pas, du sommet d’Ivato. Mais Madagascar a besoin actuellement d’apaisement et non de créer de nouvelles crises. Nous sommes en train de chercher toutes les solutions pour éviter d’en arriver à cette situation. »

Et la « plainte » a été déposée

Et finalement, les députés ont pu déposer la plainte auprès de la Haute Cour constitutionnelle (HCC). Car, il faut bien l’expliquer, ils ne peuvent pas, sur un vote destituer le Président. Ils ne peuvent que l’attaquer en justice pour des faits jugés graves et pouvant l’empêcher de poursuivre son mandat. Voici l’article 131 de la Constitution :

Article 131.
Le Président de la République n’est responsable des actes accomplis liés à l’exercice de ses fonctions [version de l’AN : des actes accomplis dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions] qu’en cas de haute trahison, de violation grave, ou de violations répétées de la Constitution, de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat.
Il ne peut être mis en accusation que par l’Assemblée nationale au scrutin public et à la majorité des deux tiers de ses membres.
Il est justiciable devant la Haute Cour de justice. La mise en accusation peut aboutir à la déchéance de son mandat.

Pourquoi finalement? Parce que hier, j’ai dit que la Haute Cour était gardée par les éléments mixtes de sécurité régionale. On avait craint qu’on empêche la venue des députés. Ce n’était pas le cas. Pourtant, des députés seraient actuellement en train de se cacher sur le territoire ou à l’étranger suite à des menaces qu’ils auraient reçu. On a vu à la télé le député Rossy faire appel à l’armée et aux forces de l’ordre pour « protéger » ces députés menacés.

Ensuite, il est dit que la plainte comporte 3 pages et qu’elle est signée par 115 députés. Ce qui rajoute du poids à cette démarche et exclut, en partie, l’irrégularité du vote. La présence, en masse des députés pour apporter les documents à la Haute Cour est aussi impressionnante.

Mais pourquoi?

D’abord, politiquement, on comprend que le radeau de Rajaonarimampianina s’est désolidarisé. Rappelons-le, il n’a pas de député à l’Assemblée et a dû composer avec les indépendants et le soutien de Rajoelina puis de Ravalomanana pour avoir un semblant de majorité.

Mais a-t-il vraiment commis des fautes? Il y a 3 pages dans la plainte et je ne l’ai pas encore lue. Les députés évoquent des violations répétées de la Constitution. Entre autres, la Haute Cour de justice n’a jamais été mise en place et la désignation des Premiers Ministres grâce à son montage de députés indépendants n’a jamais été du goût des partis politiques.

Enfin, les motivations réelles de ce coup dépassent peut-être ma compréhension de la politique à la malgache. Qui vivra verra, donc.

La France et les États-Unis disent la même chose?

Les deux puissances qui sont les plus influentes à Madagascar ont toutes les deux affirmé qu’elles ne soutiennent personne, mais seulement la stabilité.

Je dois vous expliquer comment les Malgaches considèrent la position de ces deux pays. Je dis bien que c’est la considération générale. Ce n’est pas une affirmation. Les Malgaches pensent que la France soutiendrait Rajoelina qui est franco-malgache, rappelons-le. Cette pensée est confortée par le fait de Rajoelina est basé dans ce pays et que pendant sa présidence, il est allé là-bas à plusieurs reprises et surtout avant les évènements majeurs (réunions au sommet, etc.). La France, a été le premier pays à reconnaître la transition, faut-il le rappeler, aussi?

Ravalomanana a toujours clamé l’appui de plusieurs pays dont les États-Unis. Il dit tout le temps que les Américains lui parlent. Soit, c’est vrai, soit il entend des voix. Quoi qu’il en soit, son affirmation que c’est lui « la clé », cela semble se vérifier. La coopération des U.S.A. a paru être conditionnée par la situation de l’ancien président. On note aussi les visites, nombreuses, entre lui et l’ambassadeur américain.

Bien sûr, personne n’ira confirmer cela haut et fort. Madagascar possède des richesses incommensurables que nous, Malgaches, ne sommes pas capables d’exploiter : mines, pétrole, terres agricoles, main-d’œuvre bon marché, etc. Cela ne m’étonne pas que les puissances de ce monde veuillent participer à l’exploitation de cette richesse. La France et les Etats-Unis sont, actuellement, parmi les plus engagés dans « l’aide » à Madagascar. Certains Malgaches pensent que la crise depuis les années Ravalo est l’image d’un bras de fer de ces 2 puissances.

Voir le TIM de Ravalomanana et le MAPAR main dans la main pour ce vote de destitution est totalement incompréhensible pour ces Malgaches qui avaient cette image d’affrontement Rajoelina/Ravalomanana (France/USA) dans la tête.

Les Malgaches s’expriment à la télé mais la TVM n’a qu’une seule corde à son arc

Les télés on tous fait du micro-trottoir hier. C’est logique, c’était une occasion à ne pas rater. Les Malgaches sont pour la plupart excédés par la politique. Ils ont appelé à faire cesser ces simagrées et à s’occuper des problèmes sociaux, car le peuple est de plus en plus en difficultés. Je ris encore avec la personne qui qualifie les députés de « députés affairistes » qui ne s’occupent pas de leurs électeurs comme ils devraient le faire. Malheureusement pour elle, pour réussir en politique à Madagascar, il faut avoir réussi en affaires aussi.

Mais ce n’était pas très intéressant de regarder le micro-trottoir fait par la TVM, la télévision nationale. En effet, tous les interviewés ont donné tort aux députés. Ce n’était pas une mise en scène pour que, par exemple, 9 personnes sur 10 ou une grande majorité affiche le soutien au Président et une faible partie fait semblant de soutenir gauchement ses adversaires. Non, c’était unanimement des « ras-le-bol des députés » et des « il faut soutenir le Président ». C’est triste si l’on sait que seule la TVM est diffusée en VHF sur tout le territoire. Mais, heureusement, les autres chaînes ont des antennes dans les provinces et sont aussi reçues en qualité HD via le satellite.

LE MAL EST FAIT

Sur France 24, la journaliste a dit qu’une nouvelle crise vient de commencer. C’est vrai. Aujourd’hui, la HCC doit choisir entre les Président ou l’Assemblée. C’est comme choisir entre l’amputation de l’un de ses deux bras.

Mais aux yeux des Malgaches, aux yeux de la communauté internationale, l’instabilité du pays est affirmée ainsi que l’augmentation du tempo des crises. Je l’ai déjà noté ici, quand j’ai proposé une révolution lente pour Madagascar. On a perdu notre crédibilité.

Qu’est-ce qui va se passer maintenant?

La HCC a tout son temps pour statuer sur la demande de déchéance par les députés. Mais quoi que le Président dise, tout est maintenant en suspens à cause de cette plainte. Ainsi, la HCC doit, probablement, trancher dans les 2 semaines.

La HCC est présidé par Jean Eric Rakotoarisoa, ami « proche » du Président. Alors pourquoi les députés ont-ils pris le risque de déposer la plainte? A cette question, je ne vais pas répondre qu’ils croient à l’impartialité de la justice malgache (« i3 », comme qui dirait). Je vais répondre par une autre question : « ceux qui ont initié cette action ne savent-ils pas depuis le début que le Président a nommé 3 juges dont le Président actuel de la HCC? »

Le rêve des Malgaches

Je finirai ce long article par un rêve. Un rêve que beaucoup de Malgaches font chaque nuit. On rêve qu’on n’est plus pauvre. On rêve qu’on a de l’argent dans les poches, à manger sur la table, un véhicule sur le parking, même une bicyclette. On rêve qu’on a des projets et qu’on peut les réaliser : « Je vais prendre l’avion pour l’étranger », « moi, j’ai encore une réunion avec mes associés », « moi, je pars en vacances sur la côte », … Alors, Président, gouvernement, députés, ambassades, médias, blogueurs, faites ce que vous voulez, dites vos discours, vos analyses, on n’en moque tant que notre rêve se réalise, un de ces jours proches…sinon…