Madagascar : un, deux, trois, soleil

Ce jeu s’appelle 1, 2,3  soleil. Un joueur se place contre un mur, c’est le meneur de jeu. Les autres joueurs se placent à environ 20 m derrière lui. Lorsque le meneur est face au mur, il dit « un, deux, trois… », les autres peuvent avancer.

Cette histoire commence en 1980, je n’ai pas vécu ce qui était avant. Je me souviens que j’étais encore très jeune lorsque les produits Tiko ont commencé à apparaître sur le marché malgache avec le célèbre slogan « vita Malagasy » (Fabriqué malgache). Moi, j’étais, je pense, un enfant précoce. Je m’en rends compte aujourd’hui quand je me souviens que j’ai regardé la chute du Mur de Berlin à la télé à l’âge de 9 ans et que j’avais compris tout l’enjeu de cet évènement. En ce temps-là, je regardais la fin du communisme dans le monde. Nous, à Madagascar, on allait en pâtir, durement. Sous la période Ratsiraka, on a vécu la pénurie, les crises comme l’épisode Kung Fu et d’autres mystères typiques d’un régime quasi dictatorial. Mais, ce n’était pas la dictature. Pas du tout. Les intéressés le diront.

J’étais, je l’avoue, déçue que la « Révolution socialiste » n’ait pas marché à Madagascar. Moi, qui étais bercé par les slogans de l’Arema (Parti révolutionnaire socialiste malgache), qui lisais de jolis livres illustrés de la Corée du Nord et qui étais gavé de films russes et allemands de la TVM (qui diffusait à partir de 19 h). Mes maîtresses en primaire étaient visiblement Arema et la veille de la fête nationale, avec nos lampions on chantait « may may may, ‘zay tsy faly manao aminay, Ratsiraka ihany ny anay » (ça brûle x 3, celui qui n’est pas content aura affaire à nous. Nous c’est toujours Ratsiraka!)

Et lorsque le meneur du jeu dit « soleil », il se retourne et tous les autres doivent s’immobiliser sinon celui ou celle qui bouge encore doit revenir au point de départ.

J’étais fier de la position que tenait la Grande île sur la scène internationale. J’étais fier du Tolom-piavotana (le 747 d’Air Madagascar, devenu Ankoay sous la 3e République), des MIG-21 et tout l’attirail militaire, réel ou imaginaire qu’on avait et des produits malgaches : Karenjy, Hitsikitsika, savons Madio, produits laitiers Tiko, le fameux lait de soja Salsa, les boissons Star, les biscuits JB et Socobis, les tissus Cotona et Sotema, les cahiers Papmad, etc. Je me souviens avoir visité toutes ces usines avec l’école ou les colonies de vacances. Il y avait, à Toamasina, en 1988, cette usine qui fabriquait des casseroles et des marmites en aluminium, je ne sais pas si elle existe toujours. Madagascar était alors un pays non aligné. À vrai dire, il faisait un grand écart, mais avait trop de poids sur son pied à l’Est.

La crise des années 1980, je l’ai vécue avec mes yeux d’enfant. L’image la plus forte reste ce moment où je mangeais du vary amin’anana (soupe de riz aux brèdes) à la cantine à midi. Une journée sans le vary maina (cuisson normale du riz), c’est une mauvaise journée pour un Malgache. Sinon, on habitait dans ce qui était encore une banlieue lointaine, la campagne avec des épisodes dans la périphérie de Tana. Et perdu dans mes jeux d’enfant, je n’avais pas encore une vision d’adulte pour voir la misère et la décadence de la ville. Il faut dire que nous étions « privilégiés » du fait qu’on pouvait voyager en France régulièrement pour s’approvisionner en produits « importés ». C’était grâce au pied gauche toujours en France. Les Malgaches y allaient sans avoir besoin de visa pour 500 000 francs malagasy, et on avait le GP (billet valant 10 %, faites le calcul).

Et donc, le meneur du jeu a intérêt à ruser pour surprendre les joueurs et les renvoyer au point de départ.

A un moment donné, Tiko a connu un essor considérable et est devenu un fleuron, sinon le fer de lance, de l’industrie malgache. Son PDG et fondateur est devenu maire d’Antananarivo et puis président de la République. Ceci ne devant pas du tout expliquer cela, on a vu la naissance, dans les années 2000, du groupe Tiko. Ce groupe œuvrait toujours dans les yaourts mais aussi tous les autres produits laitiers, le riz, l’huile, les boissons hygiéniques, le transport, l’audiovisuel, le pétrole… bah, presque partout quoi!

Les amoureux de l’an 2000 ont tous dans leurs souvenirs les glaces Iko qu’on partageait lors des « mampiaraka » (flirt).

Par exemple, il peut varier la rapidité des 1, 2, 3 pour tantôt se retourner vite, tantôt se retourner après un temps de pause indécis. Comme cela, il piège ceux qui démarrent trop vite ou ceux qui ne savent pas s’arrêter.

Je peux dire que les produits Tiko me rendaient toujours aussi fier de Madagascar, comme tous les autres. Mais comme j’ai toujours de l’empathie pour les challengers et les outsiders, la mainmise de Tiko sur l’économie locale m’a de moins en moins été sympathique. A côté, il y avait quoi pour l’affronter? Rien, quasiment. Même la Star devenue Coca-Cola company et Air Mad étaient en danger. Tiko pouvait se permettre d’avoir une flotte aérienne pour ravitailler tous les coins de l’île en quelques heures.

Dans la mentalité des Malgaches, il y a de mauvaises choses à changer. Le premier est ce qu’on appelle le « Ory hava-manana » (jalousie envers celui qui a réussi) et le second est le « mifampitsipaka toy ny valala an-karona » (se donner des coups de pied comme des sauterelles sans un panier). Certains Malgaches n’aiment pas voir les autres réussir et leur réaction lorsqu’ils voient une dénivellation entre les niveaux de vie, ce n’est pas d’essayer de hisser les faibles vers le haut, mais plutôt de tirer sur les jambes des plus haut placés pour les ramener plus bas.

Et ceci est exacerbé par le mauvais comportement de ceux qui ont su tirer leur épingle du jeu. Même si, souvent, ceux qui réussissent à Madagascar sont issus de la masse, ont déjà vécu la misère ou les difficultés, ils oublient la plupart du temps leur situation antérieure et se comportent en seigneurs. Ce n’est pas toujours le cas, mais lorsque ton ancien ami t’ignore depuis qu’il est député ou DG ou chef de service, tu as bien le droit de le traiter de parvenu, d’arriviste ou d’autre chose.

La critique que j’ai sur ce jeu est sa trop grande subjectivité. Le meneur cumule un trop grand pouvoir puisque c’est lui qui donne le rythme, c’est lui qui anime et c’est lui qui juge.

Jamais je ne dirais que la destruction du groupe Tiko pendant la crise de 2009 est une réaction normale, un retour de manivelle, la roue qui tourne. C’était une faute partagée et tous ont, j’espère, compris leur faute et les conséquences de la crise, déjà 7 ans passés.

Aujourd’hui, Tiko va reprendre ses activités. On entend déjà MBS la radio du groupe réémettre. Les nostalgiques rêvent de remanger les fameuses glaces et produits laitiers. Les agriculteurs en manque de débouchés et de subventions se frottent déjà les mains. Les chômeurs voient déjà les opportunités que cela représente. Et bien entendu, il y a des mécontents, c’est pour cela que je fais le pari que d’ici peu on va avoir des titres de journaux comme « 5 membres d’une famille empoisonnés par du beurre Tiko » ou « Du papier toilette flottait dans la bouteille de soda ». C’est déjà arrivé, si vous vous en souvenez, le papier d’un bonbon dans la bouteille de soda, et le démenti de l’entreprise.

Voilà, je vous ai raconté une tranche de ma vie et un peu de l’histoire du groupe Tiko aussi. C’est à peu près la même chose que pour beaucoup de Malgaches et certaines entreprises malgaches. On avance, on espère, on est déçu, mais on continue quand même.

Quelquefois je me dis que les Malgaches jouent avec l’Histoire du pays comme à un, deux, trois soleil. Je sais que le peuple perd toujours, comme beaucoup d’entreprises locales. La vraie question serait de savoir qui est le meneur de jeu ?

2 Commentaires

  1. Les seuls points pour lesquels je suis « contente » que Tiko redémarre c’est sur la question de l’emploi et de la production locale…sinon pour la question politique, j’espère de tout coeur qu’en tant que businessman il restera dans les affaires économiques et ne mêlera pas politique et vie des affaires, ou bien plus schématiquement, qu’il ne confonde plus sa poche et les poches de l’Etat, je crois que c’est sa gourmandise et sa main-mise sur les affaires par le biais de l’appareil étatique qui l’ont perdus!
    :p nous on ne pouvait même pas sortir du pays dans les années 80!

    1. Moi, j’étais un privilégié Fa-Tiana, d’avoir un parent chez Air Mad. Je peux dire que j’ai jamais payé un billet d’avion plein pot de ma propre poche. Même mon dernier voyage à l’étranger a été payé par Mondoblog pour le stage 2014 à Abidjan. Si j’y croyais, je dirais que c’est ma vintana, car les moyens, je ne l’ai pas, malheureusement!

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