Madagascar, pour une révolution (du) moramora

Madagascar, ce serait le pays du moramora (doucement, lentement). De l’autre côté, c’est aussi une île instable qui connaît des changements majeurs de régime politique de plus en plus fréquemment. Et c’est là que je me demande s’il ne fallait pas ralentir ces changements et plutôt adopter une révolution lente qui s’adapterait à la devise du moramora.

Un cycle qui se raccourcit

Le rythme des changements de régime s’accélère à Madagascar. Si l’on prend comme point de départ l’avènement du Royaume de Madagascar vers 1817, on se rend compte que cette période a duré 80 années. Ensuite, la colonisation, sous ses formes bien explicites a duré jusqu’en 1960, c’est à dire autour de 63 années. La Première République, taxée de néocolonialisme a expiré en 1975, c’est à dire après 15 ans. La période révolutionnaire socialiste avec l’Amiral Didier Ratsiraka, deuxième république aussi a duré 15 ans jusqu’en 1990. Si on considère les errements de Zafy Albert et les tergiversations écologiste et humaniste de Ratsiraka lors de son retour comme une période de traversée du désert, elle a duré 12 ans jusqu’à l’arrivé de Ravalomanana en 2002. Ravalomanana, a apporté un libéralisme assez violent qui a réussi aux chiffres de l’économie mais qui a causé sa perte au bout de seulement 7 ans de règne. En 2009, Rajoelina profite de la frustration des plus pauvres pour mettre en marche sa révolution orange qui durera 5 ans. Mis en échec et mat par de la haute politique manara-penitra (aux normes), il doit mettre ses ambitions de devenir président élu entre parenthèses pour le moment. Ainsi, le premier président de la 4ème république est Rajaonarimampianina qui gouverne depuis moins de 2 ans, un pays considéré comme à hauts risques.

C’est quoi une révolution lente?(lien vers un document PDF)

Pour simplifier, la révolution lente s’oppose à la révolution politique qui, si elle réussit, apporte un changement rapide de la situation politique mais les répercussions sur la vie sociale ne sont pas aussi évidentes. Au contraire, la révolution lente opère dans le volet social. Ces changements se mettent en place sur un temps plus long, d’où l’appellation « lente ». Néanmoins, les améliorations doivent se faire sur tous les fronts, nécessitent de gros efforts, de l’abnégation et de la persévérance. La lenteur n’est « acceptée » que suite à la constatation qu’il est impossible d’opérer de grands changements sociaux sur tous les fronts dans un temps court comme on changerait de président ou de gouvernement. Ce qui n’est pas vraiment conforme à la philosophie du moramora selon la considération générale actuelle..

Le moramora

Le moramora serait, donc, la philosophie qui régit le rythme de vie des malgaches. Mais jusqu’à maintenant, je pense que ce sont les étrangers qui ont affublé Madagascar de ce « surnom » en détournant la vraie signification du terme. Oui, on n’a pas de TGV mais de vieux diésels qui serpentent des voies métriques à flanc de montagne et qui risquent de se casser la gueule à chaque virage, alors, on les ralentit, mais ce n’est pas ça le moramora. Nos bus sont limités à 40 km/h quand il n’y a pas d’embouteillages, alors il faut compter 1 heure pour le trajet maison-boulot. Ce n’est pas, non plus, le moramora. Et le travail qu’on fait, souvent à la main, n’est pas si facile. Peut-être que si le seul atelier de vulcanisation disponible à 20 km à la ronde était mieux équipé, il réparerait des roues en 5 minutes. Mais si on n’a que les mains et des outils bricolés pour mettre la crique, enlever le pneu, déchausser la jante, boucher le trou, remettre le pneu sur la jante et sur la voiture, il faudra un peu de patience au client. Ce n’est pas lorsque les moyens manquent qu’on doit se moquer et dire que c’est moramora.

D’autre part, les sots et les paresseux existent à Madagascar, comme partout. Eh! Franchement, si tu vois un mexicain dormir dans toutes les épisodes de Lucky Luke, ça ne veut pas dire que les mexicains du monde entier ne font que dormir tout le temps. Si tu entends dans les blagues françaises que les corses et les fonctionnaires ne font rien de la journée, ce n’est pas, non plus la vérité pour tout le monde, dans la réalité. Mais, bien sûr, si tu vas dans une mairie en Corse et que tu tombes sur un fonctionnaire paresseux, tu vas croire que c’est une blague. Bah, c’est pareil à Madagascar. Il y a des paresseux. Une fois que tu as rencontré 2 ou 3 d’entre eux, tu seras enclin à croire que tous les délais qu’on va t’imposer dans le futur ne sont pas le fruit d’un manque de moyens, de main d’œuvre, d’expertise, ou de chance mais tout simplement, c’est parce que c’est le pays du moramora.

Le moramora, le vrai,  n’est pas la lenteur dans l’action mais plutôt la réflexion avant d’agir et la sagesse. Par exemple, le proverbe malgache « Ny mihazakazaka tratry ny miadana… » (Celui qui court se fait rattraper par celui qui va doucement…) peut faire référence à la fable du Lièvre et de la Tortue puisque certaines version ajoutent ces deux animaux dans la phrase (…comme un lapin rattrapé par une tortue). Ainsi, ce serait juste le pendant malgache du ‘Rien ne sert de courir ». Mais si les français disent tout le temps : »Doucement, rien ne sert de courir », aucun malgache n’a jamais dit que la France est le pays du « doucement! doucement! » (quoique le « slow » gagnerait aussi la France ces derniers temps, selon RFI).  Le moramora c’est par exemple « avadibadiho impito ny lela… » (Tournes ta langue 7 fois dans ta bouche…) pour ne pas dire des conneries et « izay tonga soa ihany no arahabaina » (seuls ceux qui atteignent la destination reçoivent le bienvenu) pour lutter contre l’excès de vitesse.

C’est quoi, donc, cette Révolution Moramora?

Pour moi, ce serait une révolution lente, appliquée à Madagascar. Et bien entendu, je n’ai pas encore toutes les stratégies, ni les tactiques pour la mettre en place. L’avantage qu’il y aurait à la démarrer c’est qu’on n’est pas obligé de botter le derrière aux incompétents gouvernants. Au contraire, on pourrait les aider, travailler avec eux, leur soumettre des idées. Le but final est d’améliorer la situation sociale des malgaches et il ne sert à rien de se précipiter. Le travail se fera en additionnant des petites actions initiées un peu partout et par tout le monde. Je vais donner un exemple pour illustrer cela.

Antananarivo est aujourd’hui l’une des villes les plus sales et polluées de la planète. On peut changer de maire tout le temps, on peut engager des agents de voirie, on peut dilapider des millions pour des campagnes de sensibilisation mais je parierais que rien ne changera. Avec une révolution moramora, seul l’ordre de devenir propre est donné et à chacun dans son coin de trouver son moyen pour le faire. Il y aura un quartier qui décidera lors de sa réunion mensuelle de s’assainir tout seul à la force des bras de ses habitants. Pendant ce temps ou un peu après, une école va décider de faire un pacte avec ses élèves pour que ces derniers soient des modèles de propretés à l’intérieur de l’établissement et en dehors. Quelque part, de manière totalement égoïste, une maison va faire peau neuve. Au bout d’un certain temps, (c’est quand même une révolution lente) on verra que certaines actions ont été fructueuses, d’autres ont échoué, de meilleures idées émergent et de nouvelles initiatives vont fleurir. Il y aura peut-être des associations, des  entraides qui vont se mettre en place. Si au final, au bout de quelques mois ou quelques années la propreté s’impose, ce sera vraiment, une révolution.

Comme toute révolution, une révolution moramora aura besoin de beaucoup d’adeptes pour réussir. Peut-être pas forcément la majorité mais il faudra une force conséquente pour parvenir à rallier le maximum à la cause. Ce serait, vraiment, la limite inconnue de ma théorie. Comment trouver le maximum de révolutionnaires? Et pourtant, j’ose espérer que, comme dans une révolution normale, ce seront les situations insupportables qu’ils vivent qui vont pousser les malgaches à changer, même de manière moramora.

Qu’on ne me reproche pas de vouloir faire un coup d’état. C’est trop violent et dans le cas de Madagascar, ça n’a jamais rien donné de bon.