Nouvelle : l’intérieur

Quand A’ri s’est réveillé ce matin, les yeux dans les lumières étoilés des trous de son toit, il avait l’esprit brumeux. Tout se mélangeait dans sa tête. Il se sentait perdu, sa tête tournait et il transpirait. Il lui a fallu un long moment avant que tout ne redevienne clair.

A’ri se souvient. Cette nuit n’était qu’un rêve : le tigre, les éléphants, les macaques qui le poursuivaient dans la forêt, les filles qui dansaient, les soldats qui s’entretuaient, la pirogue qui se balançait, et la pluie qui ne cessait. Pourquoi fuyait-il sans ses parents? Ses parents lui tendaient leurs mains. Mais leurs visages étaient flous et on lui a dit de courir, vite. Ses pieds étaient si lourds. Quand il s’est réveillé, il était plus fatigué que la veille. Mais c’est une journée nouvelle qui l’attendait.

A’ri est sorti de sa case. Il regarde le petit village au bord de la mer. C’était le même. C’était la même rangée de petites maisons. C’était la même façade océanique, la même épaisse forêt qui domine à l’arrière, les mêmes enfants qui jouent le matin comme il faisait dans l’Ancien monde. Mais A’ri voit plus loin, en bas, le premier campement. C’est le témoin que, A’ri n’est pas né ici. Il est parti de chez lui il y a très longtemps. C’est là qu’ils ont débarqué après des mois sur la mer quand A’ri était un petit enfant. Il voit les immenses pirogues renversées qui ont servi de toit et quelques meubles en bois pourris qui ne tiennent plus debout. C’est là qu’ils ont passé une année entière à se battre pour survivre. Il a fallu construire de nouvelles pirogues, plus petites et plus nombreuses. Il a fallu aux hommes étudier l’océan, trouver les zones de pêche, éviter les pièges. A’ri et les siens ont mal vécu cette année où ils n’ont pas mangé de riz, car il fallait créer les rizières et planter les graines qu’ils ont gardées comme des trésors. Mais ce n’était pas le plus dur.

Le danger venait de la forêt. A’ri connaissait sa forêt. Mais celle-ci était différente. Dans les arbres, des monstres énormes aux yeux des démons épiaient la nuit. Certains garçons ne revenaient pas de leur chasse, attaqués par ces monstres. Car A’ri et ses amis chassaient depuis qu’ils ont atteint l’âge de décider. Mais il n’y a avait aucun buffle, aucune antilope, aucun animal assez grand pour nourrir le village lorsque la pêche était impossible sauf des oiseaux géants. Et il fallait s’adapter pour les attraper tant ils courent vite entre les branches. Des sortes de macaques sautillaient dans les arbres. Certains étaient agréables à voir, mais il fallait toujours s’en méfier et ils ne se mangent pas. Des serpents et des reptiles énormes rampaient aussi dans le sol humide. A’ri a toujours eu peur des serpents même si, ici, ils ne semblent pas être dangereux. Dans l’eau de la rivière, il y avait d’autres monstres encore plus terrifiants que dans la forêt. Et il y avait aussi des hommes.

A’ri se souvient toujours de la première fois où il a vu l’homme de la forêt. Ce dernier tapissait dans l’ombre en train d’épier le village quand A’ri l’a vu de dos. C’était un petit homme puissant et trapu, à la peau rayée verte et noire. Il était vêtu de feuilles et avait une sagaie en bois à la main. A’ri n’a pas su quoi faire. Il avait peur, il était surpris et lorsque l’homme s’est retourné, il lui a fallu le temps d’un souffle pour disparaître sous les feuilles. Il ressemblait à l’être décrit dans les contes du vieux du village mais il semblait plus habile et plus intelligent que ce qu’il a décrit. Mais tout cela est loin maintenant. Depuis, ils ont découvert quelques villages, des campements près de la côte et à l’intérieur des terres. Ce n’était pas une île déserte comme on le pensait. Certains étaient amicaux, d’autres se sont défendus et sont devenus des ennemis. C’est pour cela que le village a été transféré plus haut et a été clôturé de la sorte. Le plus bizarre c’est que, A’ri n’a plus revu l’homme de la forêt et personne parmi les habitants de la forêt ni près de la rivière n’a pu lui donner des indices sur lui.

Près de la source de la rivière, ils ont découvert un peuple adorable. Ils sont pacifiques et ils connaissent très bien la forêt. Leur langage était inintelligible et il a fallu longtemps avant qu’ils ne sachent parler de la même manière qu’A’ri. Mais ils ont aussi donné beaucoup de noms nouveaux de plantes, d’animaux, de pierres. Depuis, les deux peuples s’entraident et par le mariage, certains sont entrés dans la famille. A’ri, lui-même a pris comme épouse une fille de ce village. S’il n’y avait pas les ennemis et les dangers de la forêt et de la mer, A’ri se serait cru dans le paradis que sa mère lui a décrit dans son enfance.

Mais ce matin, A’ri sait que c’est le grand jour. Il a entendu du peuple de la rivière que cette terre n’est pas une île. Il y aurait des personnes qui ont marché à l’intérieur vers l’Ouest pendant un mois et qui n’ont vu qu’une forêt, belle, nouvelle, immaculée à perte de vue sans jamais voir le bout de la terre. Cette information a trotté longtemps dans la tête de A’ri. Cette forêt peuplait ses rêves et ses cauchemars. L’inconnu l’attirait et le brûlait de l’intérieur comme un feu de bois et aujourd’hui, il allait assouvir sa soif et allait explorer l’intérieur du pays.

A’ri n’a jamais su pêcher. Même si son père était un grand pêcheur, ses parents étaient morts avant le grand voyage et il n’a jamais eu de maître pour lui enseigner cet art. Il sait par contre très bien chasser et il aime la forêt plus que tout autre endroit.

Mais aujourd’hui, il a l’âge de partir. A’ri sait que pour lui, c’est le meilleur choix. Ils sont quelques-uns à avoir eu cette idée. A’ri et sa femme, des amis de son village et d’autres jeunes du village de la rivière se sont réunis depuis quelques temps et ont tout préparé : les vivres, les armes, les outils, les graines de riz et tout le reste.

Bien sûr, ils ont reçu la puissante bénédiction des anciens. C’est un honneur et même une obligation de pouvoir créer un nouveau clan et cela n’est jamais arrivé depuis le débarquement. A’ri, l’orphelin comme certains l’appelaient est maintenant prêt à devenir un homme. « Ne va pas trop loin », lui dit sa tante et tutrice « et reviens nous voir de temps en temps ». Mais A’ri et ses amis ont d’autres ambitions. Ils veulent partir loin, le plus loin possible.

A’ri sait que devant lui c’est l’inconnu. Mais lorsqu’il part ce matin sans se retourner, son chemin est éclairé par le soleil. Il sait qu’il fait ce qu’il y a à faire. Il repense à la mer de forêt qu’on lui a raconté. Il s’imagine explorer cette immensité parcelle par parcelle et découvrir de nouvelles choses, des merveilles, des trésors. Il en mourra peut-être sans jamais être revenu sur ses pas et dans des siècles, personne ne saura qui il était, mais tous ceux qui profiteront de cette île, alors, seront des témoins qu’il a un jour existé et qu’il est venu sur ces terres pour trouver le bonheur.