11 expressions culinaires utilisées dans la vie quotidienne à Madagascar

A Madagascar, comme partout dans le monde, on aime manger. On mange trop souvent pour survivre, hélas. Mais heureusement, il y a des occasions où l’on goûte aux douceurs de la vie.

Car, pour un malgache, la vie est aussi un grand plat qui se mange. Et c’est pour cela que j’ai choisi comme credo de mon blog que « tsy misy mangidy tsy andramana » (rien n’est amère avant qu’on y goute). J’ai, donc, choisi, comme menu du jour, 11 expressions se rapportant à la bouffe mais qui sont utilisées justement, ou parfois très bizarrement dans la vie quotidienne des malgaches.

photos : wikipedia

Les condiments

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salière, photo wikipédia

1- Mamy, telina : (mamy = doux, sucré ; telina = avalé avec plaisir)

Pour ces deux mots, il n’y a pas de mystère. C’est bien quand on aime, quand on adore quelqu’un ou quelque chose qu’on dit qu’il, elle ou c’est « mamy ». La vie est « mamy ». Rentrer chez soi est « mamy ». Un petit bébé est aussi « mamy ». Après, on ajoute que c’est « telina » lorsqu’il s’agit d’une bonne action à laquelle on exprime ses remerciements. On dit par exemple qu’on a apprécié le don de matériel pour la Commune par l’Association des Anciens Élèves. Littéralement, on dira qu’on a aimé déglutir ce geste plein de charité et de camaraderie.

2- Manisy sira (rajouter du sel)

C’est aussi, je crois, assez facile à deviner. On parle de rajouter du sel dans une conversation et surtout dans une dispute lorsque l’une des personnes, au lieu de rajouter du miel ou un peu de « mamy », rajoute du sel : des informations croustillantes, des souvenirs amers, des mots bien piquants. Ce qui a pour résultat d’envenimer la situation.

3- sakay sy maso (le piment et l’œil)

Cette expression désigne deux personnes qui ne peuvent pas se voir. Ce serait l’équivalent de « chien et chat » en France. A chaque fois que ces deux-là se rencontrent, c’est la guerre. Mais comme dans la vie courante, il est rare de voir quelqu’un se mettre du piment sous la paupière, les deux protagonistes évitent simplement de se croiser. On dit alors qu’ils sont comme le piment et l’œil.

 

Les jurons, bases de la recette

Oui, dans tous les pays, il faut connaître assez vite les gros mots et les jurons pour être vite au parfum lorsqu’ils sont utilisés.

4- Mihinana ny tsy fihinana, ny fatiny, ny amaniny, ny tainy (manger ce qu’il ne faut pas manger, variantes : son propre cadavre, ses excréments, son urine)

Au delà du dégoût que provoquerait une telle situation, manger l’immangeable n’est pas seulement une image qui est appliquée pour désigner, ou se moquer de quelqu’un qui a pris une grosse gamelle. Elle marque, même la déchéance de la personne qui est souillée par l’impureté qu’elle a ingurgitée. En quelque sorte, on ne dit à Madagascar qu’une personne a mangé sa « merde » que lorsque qu’elle a mérité ce qui lui est arrivé. Sauf si vraiment, on la déteste à mort, alors, on tendrait à la maudire à longueur de journée, ce qui est normal.

5- Kendan’ny taolana (étouffé par un os)

L’os, dans cette expression, désigne une trop grosse difficulté. Les autres morceaux : le gras, les muscles et même les tendons peuvent être avalés après une bonne mastication. Mais gare à toi si tu essaies d’avaler un os, même une petite arête de poisson. Et c’est comme ça dans la vie, il y a des choses qu’on ne peut pas combattre.

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Crevette, photo wikipédia

6- Mitsako tsy misy (mâcher du vide)

Cette expression se rapporte à déception. Lorsqu’une personne fait des calculs, des prévisions et qu’elle espère un gros bénéfice, le malgache lui dit de ne pas trop espérer pour ne pas mâcher du vent. Cela me fait penser au crocodile qui ouvre grand sa mâchoire pour attraper sa proie. Sa mâchoire est difficile à rouvrir à cause des dents crochues alors, il n’a qu’une seule chance lors de son attaque et s’il rate, ses dents se referment sur…rien.

7- Patsa iray tsy omby vava (une crevette trop grosse pour la bouche)

Cette expression désigne, bizarrement, la fatalité, un accident imprévisible. Il n’est pas rare de voir des articles de journaux avec cette expression. Cela donne mot à mot des phrases à la Godzilla comme : « Un 4×4 roulant sur la RN7 a rencontré une crevette trop grosse pour sa bouche« .

 

Les 4 pierres pour cuire le tout

Continuons dans le bizarre. Pour mes fidèles lecteurs, j’ai déjà expliqué cette dernière partie dans mon autre blog. Il s’agit de 4 expressions autour de la cuisson mais dont 2 d’entre elles ont pris petit à petit des significations totalement à côté de la plaque (chauffante, si je puis dire). Pour mieux comprendre, le foyer traditionnel malgache est fait de 3 « toko » (pierres) disposés en triangle et au milieu duquel on allume un feu de « kitay » (bois). On met dessus une « vilany » (marmite) dans laquelle on met le « vary » (riz). Ensuite, on cuisine le  « laoka » (accompagnement) qui peut être une soupe (ro, rony).

8- Tsy toko tsy forohana = ni tas de pierre, ni braises

Donc, logiquement, on dirait que cette expression veut dire que le monsieur ne peut pas allumer son foyer puisqu’il n’a pas les matériaux pour le construire ni les restes de feu à raviver. Pourtant, personne ne sait par quelle magie, les malgaches d’aujourd’hui l’utilisent pour dire que c’est beaucoup, voire innombrable. Cela donne des expressions, insensées, comme : « Une somme d’argent, ni tas de pierre, ni braises, a été dérobée dans la banque« . Insensées, oui, mais le malgache va comprendre.

9-Tsy misy ny atokona = Rien à mettre sur le feu

fatapera : foyer métallique à charbon de bois

fatapera : foyer métallique à charbon de bois

Un peu plus logiquement, cette expression est utilisée par un étudiant qui ne trouve rien à pondre à l’examen. Cela donne comme phrase : « Lors des épreuves de Maths, je n’ai rien eu à mettre sur le feu« ; signifiant, donc, qu’il aura 0/20.

10- Tsy kitay tsy vary [maina] = ni bois, ni riz

Pour cette expression, également, la logique est respectée. Elle est même la seule qui a gardé la signification des 4 expressions mises l’une après l’autre. Mais elle n’est pas très utilisée. Elle désigne les pauvres ou les personnes en difficulté financière pour être poli. Dans le sens large, elle peut désigner le perdant, le non diplômé, celui qui ne réussira pas sa vie et à qui on interdit à sa fille toute fréquentation. « Non, tu ne dois plus revoir un garçon qui n’a ni bois ni riz comme lui! »

11- Tsy rony tsy ventiny = ni  la soupe, ni les morceaux

Donc, cette dernière aussi a pris une tournure bizarre. On croirait qu’elle est la suite de la précédente puisque le monsieur n’a pas de riz et en plus il n’aura pas de quoi l’accompagner, ni en soupe ni en sauce. Et pourtant, cette expression est aujourd’hui utilisée pour dire que quelque chose est arrivée sans raison apparente. C’est surtout lorsqu’une personne agit sans que les autres ne comprennent le pourquoi de l’action que l’on s’exclame : « Mais, sans soupe ni morceaux de viande, elle a tout de suite piqué sa crise« .

Bref, on m’a dit dans l’autre article que les expressions évoluent. Je suis d’accord qu’il se peut que les mots se transforment, que les phrases et les significations se perdent mais je dois avouer que le résultat est, parfois, tout à fait risible. Heureusement, nous aimons rire un peu de temps en temps et j’espère que vous avez apprécié ce petit plat que je vous ai mijoté.