A Madagascar, je vis dans une cocotte-minute

Antananarivo, Madagascar. Je me réveille. J’ai mal à la tête. Je n’ai pas bien dormi. Mais je me lève, je me prépare et je vais doucement prendre ma place dans le trafic.

Mais je vis dans une cocotte-minute posé sur un fatapera*. Je suis sous pression. Je suis presque cuit.

Ici, la chaleur fait monter la vapeur des étendues d’eau. Puis les nuages s’accumulent et une pluie acide et brûlante emporte tout sur son passage. On suffoque, on se noie, on se meurt sous des tas de boue, de pierres, de dettes et de malheurs. Et le vent qui tournoie fait voler les fenêtres, les toits, les projets, les espoirs. Il faut alors marcher, pendant des heures, pendant des jours en faisant attention à ces trous sur la route qui avalent les piétons, les voitures, les petits commerces, les entreprises. Cela fait longtemps qu’on a commencé cette longue marche. Mais on est juste dans une cocotte-minute, on tourne en rond.

Heureusement, il y a parfois des endroits, des moments où il fait moins chaud. C’est là qu’on se tapit, qu’on s’agglomère, qu’on établit nos chez nous. Moi, quand je suis chez moi, je me sens en sécurité. Même si les autres le qualifient de zone rouge, pour moi, elle n’est ni vermeille ni écarlate, elle est amarante et presque rose. C’est parce qu’il y a les autres. On se soutient, on se protège, on se surveille.

Je sais bien que toute cette situation est irréelle. Ce n’est pas normal. Ces clous et ces boulons n’ont pas du tout leur place dans une cocotte-minute. Combien de fois cela a failli exploser? Je ne sais plus. Ils jouent avec le feu, ces gredins! Ils font toujours monter la pression. Ils ne te laissent pas souffler. Mais, heureusement, ils surveillent la mécanique pour que cela continue, quand même, à tourner. Les soupapes défectueuses sont souvent remplacées.

On remplace les soupapes qui se bouchent. C’est comme cela qu’on fait jusqu’à ce qu’on trouve un de ces jours, peut-être, le moyen d’éteindre le feu.

Soupape, quelle noble situation. On rêve tous de devenir un jour une de ces brillantes têtes brûlées qui tournoient majestueusement et de plus en plus à mesure qu’on leur envoie la pression au derrière. On sait bien que la gloire ne dure guère, mais beaucoup se disent en les regardant que le jeu en vaut surement la chandelle. En plus, ces soupapes et les autres pièces chromées ne reviennent presque jamais dans la cocotte. On imagine qu’elles vont dans un monde meilleur. Le monde que l’on ne peut qu’entrevoir sur les miroirs magiques.

Tenez, revoilà les souffleurs. Mais arrêtez d’attiser ce feu, inconscients ! On veut de l’eau, de l’eau, de l’eau bien froide. Ne jetez pas cette huile sur le feu, assassins ! Crions plus fort, ils sont comme sourds. Mais ils sont sourds, ils sont surtout fous, c’est la fin…

Antananarivo, Madagascar. Je me réveille. J’ai mal à la tête. Je n’ai pas bien dormi. J’ai fait un horrible cauchemar. Mais je me lève, je me prépare et je vais doucement prendre ma place dans le trafic. Du courage ! Dehors, il fait encore chaud et humide.

*fatapera : réchaud à charbon de bois.

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