Dago saigne

Dago gît au bord du Canal et ses yeux hagards regardent l’eau rougir, rougir de son sang. Mais puisqu’il faut tout raconter depuis le début, quittons d’abord cette scène et revenons au commencement de l’histoire.

Enfance difficile

Dago était une petite fille malheureuse. Séparée très tôt de sa mère Gondwana, elle a appris toute seule à être indépendante. Il faut dire qu’elle avait du potentiel : une beauté parfaite, un cœur d’or et beaucoup de volonté. Mais un jour, des vazaha (étrangers) sont venus. C’était des femmes en manque d’enfants venus pour « adopter » un petit africain. Malheureusement,  des adoptions par les étrangers, certaines se passent bien et ce n’était pas le cas pour Dago.

Voilà donc la pauvre Dago devenue officiellement la fille de Mme Marianne mais dans la réalité, elle était son esclave. Comble de la cruauté, Marianne l’exploitait, la maltraitait, la battait souvent mais exigeait toujours qu’elle l’appelle « Reny malala » (Mère chérie).

Dago souffrait, mais dans son cœur il y avait toujours ce courage, cette joie de vivre qui ressortait sur son visage avec ce sourire éternel. C’est aussi une vraie battante est c’est en se rebellant pour la énième fois qu’elle a obtenu son indépendance. Car oui, son indépendance, c’est bien Dame Marianne qui la lui a offerte. Cette dernière, voyant sa « fille » devenue une grande personne ne voulait plus être vue comme une mère acariâtre et dominatrice. Néanmoins, elle n’a rien voulu lâcher des avantages qu’elle pouvait tirer de la gosse. C’est ainsi qu’elle lui donne un peu d’argent de poche, quelques beaux vêtements déjà utilisés, des petits voyages contre l’assurance qu’elle reste, toujours, à son entier service.

Une, ou plutôt plusieurs fois, Dago s’est faite courtisée. Quelle joie pour cette pauvre petite de se sentir comme une princesse emprisonnée dans une tour par sa marraine, voyant des princes charmants se battre pour la libérer. La pauvre, ces soi-disant princes n’avaient rien de charmant mais étaient des profiteurs qui ne faisaient que prendre ce qu’elle avait de plus précieux et la laissait dans sa pauvreté et son dénuement.

Aujourd’hui

Revenons à notre scène du début. C’est donc une jeune fille, belle mais en haillons et toute sale qui gît, sanguinolente. Dago saigne et fait rougir le Canal. Les badauds se réunissent mais regardent de loin, de l’autre côté du canal ou de plus loin encore.

Les médecins qui sont en train de la tâter, la consulter avec les protections de la tête au pied sont formels. L’un dit : « C’est une fièvre hémorragique ». L’autre lui répond : » Je suis d’accord…mais de là à dire que c’est Ebola, Chikungunya,   Marbourg, ou je ne sais quoi! Tu sais, on dirait que la forêt alentour est maudite ». « Mais, aidez-là, elle souffre! » s’écrie une voisine qui est aussi empathique que apeurée… »Est-ce contagieux? ».

Le médecin, bizarrement, s’est mis à faire un cours de médecine en expliquant que ce genre de maladies vient très vite sans que l’on s’y attende. En quelques temps, le corps est attaqué de l’intérieur. La belle chevelure tombe et il n’y a plus qu’une tête dégarnie et déserte. La peau décrépit. Les organes se corrompent et ne fonctionnent plus très bien et la phase mortelle de la maladie est l’hémorragie, tout s’en va : le sang, la force, la matière grise.

– « Mais, aidez-là, elle souffre! »

–  » Non, elle ne souffre plus. » dit le médecin

– « Est-elle…??? »

– « Non, rassurez-vous ».

Il continua alors son cours. « Voyez-vous? cette maladie, on ne sait pas de quoi il s’agit. C’est simple, il n’y a que Dame Marianne qui le sait ». « Non! pas Mère chérie, elle ne m’a pas aidé, elle m’a laissé mourir ici.  » chuchote Dago. Mais a-t-elle chuchoté ou bien a-t-elle uniquement parlé dans sa tête?

Le médecin continuait: « Mais ce n’est plus nécessaire de le savoir. C’est très fulgurant, certes, mais au bout de quelques temps, ça guérit tout seul si par chance ça n’a pas tué. »

Les yeux de Dago ont bougé, ils ne sont plus seulement fixés dans le vide mais semblent attendre la suite de ce que le médecin va dire. « Dago a beaucoup souffert, elle est déshydratée, elle est exsangue, elle est fatiguée mais, heureusement, elle a tenu le coup ». « C’est vrai, c’est une courageuse », dit un des voisins. C’est une courageuse, elle est forte et elle est surtout très joyeuse.

Dago, entrainée par tant de bonnes nouvelles veut déjà bouger! Elle n’y arrive pas encore mais ça vient, ça se voit que c’est pour bientôt. C’est comme lorsqu’on va chez le médecin pour une bonne grippe et qu’en sortant du cabinet, on se sent guérir sans avoir encore pris un seul médicament. C’est ça l’espoir, c’est ça l’envie, c’est ça la survie.

Alors, lèves-toi et marche. Ce qui ne te tue pas te rend plus forte.

Mais ton histoire, Dago, Madagascar, mon île, n’aura pas un happy end. Enfin, j’espère plutôt que tu deviennes éternelle. Mais as-tu compris? Ton sang, c’est ton peuple. Ta force, ce sont tes jeunes. Ton cerveau, ce sont tes intellectuels. Ta beauté c’est la nature et tu es riche; si tu savais comme tu es riche!

English version here.

Amin’ny teny malagasy ato.

betsiboka

« Dago saigne et fait rougir le canal » , image du fleuve Betsiboka se déversant dans le Canal du Mozambique


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