L’indépendance, et si au lieu de la fêter on la revendiquait?

Photo : Agamitsudo

Le 26 juin ce sera la fête de l’indépendance. Les malgaches aiment bien préciser que c’est l’anniversaire du « retour » de l’indépendance car avant la colonisation, l’État malgache existait et son peuple était plus ou moins autodéterminé. Ce retour de l’indépendance a été le fruit de longues et coûteuses luttes menées par de valeureux et héroïques malgaches martyrs et survivants. Donc, j’espère bien choquer en posant cette question : si au lieu de la fêter on la revendiquait, cette indépendance?


Oui, un choc électrique, au bon endroit et au moment crucial, ça fait repartir un cœur qui fibrille.

En bref
Si on regarde l’histoire avec un « œil impartial » (maso tsy miangatra) comme on aime le dire en malgache, on se rend compte que la France après la Seconde Guerre Mondiale était plus ou moins obligée de rendre l’indépendance  ou bien de décoloniser par d’autres manières.Mais l’Histoire qu’on nous enseigne à l’école nous apprend qu’à Madagascar, de 1960 à 1972, il y a eu une forme de néo-colonialisme qui a débouché sur la crise de mai 1972. On sait aussi ce ou qui il y avait derrière la  « révolution socialiste » de 1972 et le pseudo non-alignement malgache, on n’était pas encore tout à fait indépendant, de toute manière.

Et puis, il y a eu 2002. Cette année là, comme dit la chanson, les malgaches dansaient et se réjouissaient car après des décennies d’errements, ils avaient trouvé en un certain Ravalomanana le guide pour les mener vers la prospérité. Et c’est vrai que pendant le règne de ce président atypique, ancien livreur de lait  à vélo devenu homme d’affaire, le pays a connu année après année une croissance « positive ». Mais les chiffres, même bien écrits ne se mangent pas, en général.

Ce que les malgaches ne savaient pas c’est qu’ils étaient entrainés malgré eux vers un capitalisme des plus crus. A l’école, on a vu de nouveaux mots et expressions à retenir pour nous qualifier : tiers-monde, quart monde, pays en voie de développement, pays pauvre très endetté. Oui, on était (on l’est toujours) très endetté. Les anciens colons sont devenus des créanciers sous le nom de FMI, Banque Mondial, Club de Paris, bailleurs de fonds, financement parallèle. Quelle désolation de lire dans les  journaux toutes les « recommandations » auxquelles le gouvernement devait se plier pour s’endetter un peu plus : privatisez, restructurez, faites ceci, faites cela!

Le capitalisme a toujours le même effet : les riches s’enrichissent et les pauvres sont plus nombreux et plus pauvres. En 2009, alors que les voyants économiques étaient, aux yeux du gouvernement,  au vert, il était facile pour Rajoelina et consorts de rallier le peuple, ou plus précisément la partie lésée, majoritaire sûrement, du peuple à son mouvement conduisant à l’exil de Ravalomanana en Afrique et à une longue et destructrice transition de 5 ans.

Le paradoxe
Voici ce qui est paradoxal, la crise ayant amené Ravalomanana au pouvoir  en 2002 était entourée de zones d’ombres inexpliquées tout autant que celle qui l’a renversée en 2009. Dans les deux cas, on disait que c’était la volonté du peuple. On soupçonnait toujours aux puissances étrangères de tirer les ficelles derrière le rideau. Pourtant, j’ai perçu qu’en 2002, il y avait beaucoup d’espoir, de ferveur populaire conduisant à un nationalisme expressif mais 2009, il y a de moins en moins d’enthousiasme dans la célébration du 26 juin.

C’est vraiment une opinion personnelle quoique des indices peuvent tendre en ma faveur.

1- Depuis quand a-t-on besoin de faire de la pub pour la fête de l’indépendance? Spot audiovisuels, affiches, tracts, débats, clips, tout est mis à contribution pour appeler les malgaches à fêter leur indépendance.

2- Depuis quand faut-il exhorter les malgaches à afficher leur patriotisme : »Mettez un drapeau sur votre maison, c’est votre manière de montrer votre appartenance à la nation! » disent-ils à la radio. Je me souviens qu’il y avait même des rumeurs selon lesquelles on enverrait des gens espionner ceux qui ne mettent pas de drapeaux à leurs fenêtres ou sur leurs toits. J’ai compris que de telles rumeurs ne peuvent pas se vérifier mais que c’était quand même un bon moyen pour « inciter » les gens à se montrer hypocritement nationalistes.

3- Et aujourd’hui, qu’est devenue cette fête dans la tête des gens? S’il y a mouvement de foule, c’est surtout pour assister aux spectacles gratuits : le podium où les artistes se relaient pendant plusieurs jours, les feux d’artifices et le défilé militaire. Mais même ces activités, gratuits attirent de moins en moins de personnes.

Le stade de Mahamasina et le lac Anosy , où se déroulent les feux d'artifices, le podium et le défilé militaire. Photo : Lemurbaby

Mahamasina et le lac Anosy , où se déroulent les feux d’artifices, le podium et le défilé militaire. Photo : Lemurbaby

En vérité, je ne suis pas le seul à avoir fait cette remarque. Chaque année: 2009, 2010, 2011, 2012, 2013, la communion du peuple, la liesse générale, la joie de tout un pays, rien de tout cela n’a été au rendez-vous. On a trop instrumentalisé, trop politisé cet évènement. Chacun voulait faire sa propagande en se montrant ou au contraire en boycottant cette journée.

Alors, si au lieu de la fêter, on la revendiquait, cette indépendance?

Si au lieu faire danser les jeunes et les enfants autour du podium, dans cette rue, nuit après nuit, afin qu’ils boivent, se perdent, s’exposent aux viols et aux meurtres, on profitait du 26 juin pour faire de l’éducation civique?

Si au lieu de dilapider des millions de dollars pour les éphémères spectacles pyrotechniques, on finançait des projets pour réduire la pauvreté?

Si au lieu de payer pour de nouvelles tenues aux soldats sans guerre et pour de la peinture neuve sur leurs toussant véhicules, on formait et on dotait en matériel les forces de l’ordre pour qu’ils assurent la sécurité en ville et dans la campagne?

Surtout, si au lieu de fêter le 26 juin, les dirigeants essayaient de travailler pour que Madagascar soit vraiment indépendant? Car l’indépendance ce n’est pas un collier porte bonheur, ce n’est pas un t-shirt en vert-blanc-rouge. L’indépendance, c’est être capable de décider par soi-même; ne pas devoir céder aux chantage des créanciers. C’est avoir les moyens d’être autonome. Ah, c’est tellement simple : IN-dépendant. Tant que tu dépends des autres, tu ne l’es pas vraiment. Alors, malgaches, notre expression imagée nous sied fort bien car on a l’indépendance mais il ne faut pas qu’on danse tous déjà… « avant la délivrance« .