Accompagner un mort jusqu’au tombeau

Accompagner un mort jusqu’au tombeau

Me revoilà après quelques jours d’absence à cause d’un mort dans la famille. Dans un pays où les fomba (les us) tiennent un rôle fondamental dans la vie sociale et où, d’un autre côté le « modernisme », la mondialisation, le christianisme ou n’importe quel autre excuse valable tend à anéantir ou au mieux estomper la culture ancestrale, je fais partie de ces jeunes malgache qui ne connaissent pas bien ses propres coutumes. Pourtant l’expression « tsy mahalala fomba » (celui qui ne connait pas les fomba) est une véritable injure dans ce pays. Tous les grands évènements (enterrement, mariage, fiançailles, etc…) sont donc des occasions pour observer et apprendre les fomban-drazana (coutume des ancêtres). Je serai donc, un peu sommaire dans ma description des rites qui prévalent aujourd’hui dans le pays merina (ethnie peuplant Antananarivo et les régions environnantes).

Les rites auxquels on n’a pas trouvé une désapprobation

Avant de citer donc toutes les traditions que j’ai dû observer pendant les derniers jours, je dois expliquer l’impact des nouvelles moeurs, surtout du christiannisme sur les fomba malgache. En fait, beaucoup de malgaches d’aujourd’hui mettent leur chrétienneté en premier plan et refusent de suivre les rites qui seraient contraire à leur foi. Ce qui est ambigû, c’est qu’ils ne veulent pas abandonner totalement les fomba. Donc, une « nouvelle » expression est apparue pour « excuser » ce mélange : « araka ny fomban-drazana izay mbola tsy hita izay maha-ratsy azy » (
Selon les rites ancestrales auxquels on n’a pas trouvé de désapprobation)

Le kabary (sorte de discours)
Le kabary est un véritable art oratoire longtemps transmis de génération en génération mais qui est aujourd’hui enseigné dans des écoles malgaches. C’est un discours toujours différent et très codé selon les évènements mais aussi assez souple pour s’adapter à toutes les circonstances et à chaque orateur. Les kabary sont ornementés de proverbes, d’adages, de dictons, d’expressions populaires, de rimes, de citations (dont bibliques) etc….Il y a donc, des kabary pour les fiançailles, kabary pour les mariages, pour les décès, et tous les autres évènements de la vie des malgaches.

Fitsapana alahelo (sonder la tristesse)

Cela consiste à venir dans la maison du défunt dans lequel toute la famille est réunie. Ensuite, on s’incline quelques instants devant la dépouille et on salue tout le monde avant de s’assoeir ou partir selon le cas. Il signifie qu’on n’est pas encore prêts pour présenter ses condoléances mais qu’on ne peut pas attendre pour montrer sa sympathie envers la famille.

Famangiana manjo (présentation des condoléances)

On présente les condoléance généralement en groupe et rarement tout seul. La famille qui les reçoit est assis et le groupe entre et se recueuille quelques secondes sur le coprs avant de commencer les kabary que vont se renvoyer un orateur de part et d’autre et que je vais essayer de vous raconter ici un exemple :

Préambule
– visiteurs, en chœur : Comment allez vous
– famille en deuil, en chœur : Nous voici
– visiteurs, en chœur : On vient présenter nos condoléances
– famille en deuil, en chœur : Merci beaucoup

1er kabary : Consolations
l’orateur des visiteurs  commence généralement par s’excuser de toute faute, transgression, insolence ou tout ce qu’on peut appeler en malgache « tsiny ». On s’excuse toujours de parler en place de tout le monde, les plus âgés que soit, ceux du même âge, les plus jeunes qui peuvent être mieux placés dans la société, les femmes, bref, tout le monde. On s’excuse si jamais on est en retard de quelques jours après l’enterrement avant de présenter les condoléances mais on peut dire là qu’on n’était pas du tout au courant.  Ensuite, l’orateur use de tous les mots, expressions, proverbes qu’il juge opportun pour enlever ou au moins amoindrir la tristesse de la famille. Il finit donc souvent par « Mahaiza mionona tompoko » -« Sachez vous consolez » (Tompoko est la marque de politesse)

1ère réponse : En réponse l’orateur de la famille endeuillé remercie les visiteurs pour leur présence, pour les mots apaisants et promettent que la famille va se consoler. Il s’excuse aussi pour diverses raisons; par exemple, pour ne pas avoir prévenu les visiteurs et il dit « à cause de la trop grande quantité de l’eau »
L’expression type de conclusion se traduirait par « Même sans consolateurs, on saurait nous consoler tous seuls; d’autant plus que vous êtes là pour nous réconforter, nous nous consoleront, Merci »

Interlude
– visiteurs, en chœur : Alors ne déterrer plus la tristesse
– famille en deuil, en chœur : Merci beaucoup
Alors, je ne sais pas si misosoka veut dire « déterrer » ou non mais l’idée est de ne plus « rappeler » la tristesse. Cette interlude s’intercalent après chaque réponse de l’orateur de la famille.

2ème kabary : Offrandes
l’orateur visiteur use de ses mots et expressions pour justifier le don d’une aide qu’il vont octroyer. Généralement une enveloppe contenant de l’argent. ce don remplace plusieurs « cadeaux » offert jadis qui sont un linceul pour le mort, un assèchement des pleurs ou du jus de riz pas cuit (qu’on buvait pendant les veillées) pour les vivants. L’excuse type est donc celui cité plus haut « Selon les rites ancestrales auxquels on n’a pas trouvé de désapprobation, voici le « remplacement » d’un linceul et d’un jus de riz non cuit »
2ème réponse : L’orateur remercie les visiteurs car ils n’ont pas seulement présenté des mots apaisants mais ils ont en plus apporté des offrandes selon les rites malgaches. Donc, merci, merci et merci

Interlude

bla bla bla (en choeur)

3ème kabary ; Prendre congé
L’orateur s’excuse de devoir prendre congé sans faire du bruit sauf s’ils décident de rester avec la famille un peu. Il évoquera les choses à faire à la maison ou au boulot, la nuit qui tombe, etc…C’est aussi l’occasion de demander le programme : veillées, cérémonies, enterrement.
3 ème réponse : Il rassure qu’il n’y a pas de mal et que la famille comprend et donne sa bénédiction.

Interlude

Et on se serre les mains.

Les autres rites

Le famangiana manjo est le rite central lors d’un décès. On ne peut pas être de la famille ou des amis proches sans avoir effectué ce rite. Il faut dire que toutes les dépenses que la famille va faire va être largement couvert par les offrandes collectés. Pour une grande famille, je dirais que le montant « récolté » ira en moyenne vers les 650 à 700 euro.

Après cela, chaque rite que je vais citer ci-après sera l’occasion d’un kabary  :

Les veillées funèbres : selon les cas, on veille un ou plusieurs nuits de suite. Dans certains quartiers les veillées funèbres sont l’occasion pour des petites troupes de se faire écouter. Bonjour le radio crochet mortuaire.

Le famonosana : moment pendant lequel on emmaillote le corps dans plusieurs linceuils bien ficelé sur des parties stratégiques du corps par des hommes désignés par la coutume.

Famoaham-paty : La levée du corps (littéralement : sortir le ccorps de la maison)
Le kabary, ici consiste à remercier tout le monde devant la maison, ceux qui vont encore poursuivre la route avec le mort jusqu’au tombeau et les autres qui s’arrêteront là, dont les voisins qui vont accourir pour voir le cercueil sortir

La cérémonie à l’église
Qui se ponctuera par à peu près le même kabary que devant la maison

devant le tombeau
Une autre cérémonie pour faire patienter les gens pendant qu’on ouvre le caveau et qu’on prépare la place au dernier moment.

Après l’inhumation

Tout de suite après l’inhumation, On remercie toute l’assistance et on donne une chance à ceux qui n’ont pas effectué le famangiana manjo de le faire là.

Fisasana
Après quelques jours, on se lave et on lave les draps du mort. Une occasion de se retrouver en famille et de tourner définitivement cette page de son histoire.

Vous avez remarqué peut-être que plusieurs rites nous rapprochent de peuples lointains d’Asie ou du Moyen-Orient. Mais quoi qu’on en dise, j’ai compris, moi, que tout ça est fait pour que la mort soit la moins douloureuse possible pour la famille. C’est une preuve de solidarité, d’amitié, d’amour, de ce que l’on appelle ici le « Fihavanana ».