Bulletin unique et les handicapés, rebut de la société malgache

Le premier tour de la présidentielle malgache aura lieu le 25 octobre prochain avec l’utilisation pour la première fois d’un bulletin unique. Le principe du bulletin unique est simple : un papier assez large pour contenir sur 4 colonnes : numéro, titre/emblème/couleur du parti, photo/nom/prénom du candidat et la case vide à droite qu’on va cocher avec amour, espoir, et ferveur le jour J.

Tiens, un aveugle

Entre parenthèses : je suis chrétien adventiste du 7e jour. Cette église mondiale possède l’une des meilleures organisations au monde. Il faut savoir que le dirigeant mondial des adventistes est élu par le comité de la Conférence générale. Cette conférence générale est constituée de représentants d’un peu plus d’une dizaine de divisions, sortes de continents qui diviseraient le monde adventiste. Les dirigeants des divisions sont eux appelés lors d’un comité avec les représentants des unions, qui sont les subdivisions des divisions. Et ainsi de suite avec les subdivisions des Unions qui sont les fédérations ou missions, ces dernières divisées en districts. A la base (de la pyramide), c’est les membres d’églises qui votent en premier. Théocratie utilisant la démocratie et je ferme la parenthèse.

Je me retourne et je vois mon ami aveugle, seul. Je décide de venir m’asseoir à sa droite en lui disant « vais-je écrire ta liste pour toi ? ». Il me répond :  » Oui merci,  je veux pour ma liste des 5 personnes (les prénoms sont modifiés) : Jean, Luc, Matthieu, euh… Marc et…est-ce que toi Andriamialy tu veux être sur la liste ?  »

L’embarras

Voilà, donc, une illustration sur l’embarras que ça peut provoquer d’être un mal voyant lors d’une élection pendant laquelle on ne peut pas utiliser ses autres capacités : un toucher précis, une mémoire d’éléphant, peut-être un odorat très fin. Le bulletin unique est un vrai piège : 34 candidats, j’imagine mal comment un aveugle pourra s’en sortir. Essayons quand même :
– connaître d’avance les mensurations du document
– localiser (avec l’aide de quelqu’un) la case correspondant à son candidat à partir des bords
– s’entraîner jusqu’à avoir un taux de réussite dans les 99 %
– s’entrainer à replier correctement le papier en suivant les lignes en pointillés

Oui, mais où trouver des spécimens du bulletin pour faire les entraînements ?

Madagascar et le handicap

Aujourd’hui, les statistiques parlent d’un enfant sur cinq présentant un handicap à la naissance. Restons blogueur et oublions les statistiques, la société malgache n’accepte pas le handicap. Pourtant, la légende Ibahitrila (moitié-bois) ou Isilakolona (demi-homme) raconte l’histoire d’un prince handicapé, hémiplégique, donc. Seulement, il surmonte son handicap en utilisant les pouvoirs magiques que lui confère son statut de prince (expliqué ici).
Dans la réalité d’aujourd’hui, le handicap dans la société malgache est plus proche du proverbe « ny adalan’ny olona ihomehezana fa ny adalan’ny tena tafiana lamba » qui veut dire « on rit du fou des autres tandis qu’on couvre son propre fou ».

Les handicapés, on s’en fout

Marchez à Tana (Antananarivo, la capitale) et vous ne verrez : aucun aménagement pour l’accessibilité des personnes handicapées. Les 4 ou 5 fauteuils roulants qui osent s’y aventurer avancent au milieu des voitures. Je dirais 1 ou 2 d’entre eux seulement ne sont pas là pour mendier, et encore, les handicapés « préfèrent » mendier en rampant par terre pour mieux faire pitié.
De même, les écoles pour handicapés sont soit inexistantes, soit insuffisantes soit beaucoup trop cher.
Heureusement que les aides-chauffeurs des bus utilisent la criée pour haranguer les passagers, car au moins cette façon de travailler permet aux aveugles de reconnaître les lignes de bus.
Mais dans la majorité des cas, les handicapés restent chez eux.

 » T’es handicapé, alors tiens-toi tranquille « 

C’est peut-être pareil dans d’autres pays, je ne sais pas, mais ici, il y a des enfants qui rigolent au passage des handicapés. Là, je peux encore comprendre, car il y a toujours des fils et des filles de … mais le plus drôle c’est lorsque ce sont les grandes personnes qui s’y mettent. En quoi la vue de 2 ou 3 aveugles qui se promènent peut être hilarante  ? Dites-moi.
Mais être la risée, ce n’est pas le plus difficile à affronter à mon avis. Il y a surtout les préjugés comme quoi lorsqu’on a un handicap, on ne doit plus avoir des rêves et on doit se contenter de survivre, discrètement.

Exemple 1 :
C’était à la télé, un gars atteint de poliomyélite à une jambe (qu’on appelle ici  » un billet de 1000 et un billet de 500 « ) raconte sa vie et est fier de dire qu’il a le permis et qu’il aime bien rouler vite. Il finit en appelant aux sponsors de le financer, car il voudrait bien faire du rallye. Et le présentateur, en voix off de clôturer le documentaire :  » Ce n’est qu’un rêve qui ne se réalisera jamais, car bien sûr notre ami ne pourra jamais rivaliser avec des valides « .

Exemple 2
Un ami à moi se fâche avec un autre ami à moi. Comme je suis au milieu, j’écoute d’abord le handicapé qui dit  » je n’ai pas peur de lui, moi, j’en ai déjà mis KO des plus forts que lui et il ne me connait pas, il risque d’être surpris « . De son côté, l’ami non handicapé m’assure  » je ne veux pas me battre avec un handicapé moi, il est handicapé, il devrait juste se tenir tranquille  »

Mon exemple à moi
Oui, car dans l’histoire, moi-même, je suis handicapé. Oui et non, car les gens oublient toujours mon handicap. C’est une syndactylie pour laquelle j’ai été amputé très tôt d’un doigt avec un reste de 4 doigts assez petits. Mes parents appliquaient la politique erronée de  » non, ce n’est rien du tout, t’as pas de handicap du tout alors que SI.
Cette façon de voir m’a quand même permis de faire tout ce que je voulais sans avoir été préjugé incapable : flûte à bec puis piano, gardien de but, basket-ball, plus tard opérateur de saisie, etc.
Après tout ça, une personne est venue me dire que je devais rester tranquille dans mon mariage, car  » malgré tout  » j’ai réussi à avoir une femme jolie.

Et le braille alors

34 chiffres en braille sur le bulletin unique et le problème est réglé, sauf si c’est trop cher à faire, là j’ai rien à dire. C’est comme la canne blanche, le fauteuil roulant, l’appareil auditif, la prothèse, des trucs trop chers pour les Malgaches surtout lorsque les handicaps proviennent déjà de la pauvreté des parents (non suivi de la grossesse, accouchement difficile à la maison, vaccins non effectués, maladies mal traitées,etc.)
Au moins, si les autorités ne font rien pour faciliter le quotidien des handicapés, ce qu’on peut changer, peut-être pas facilement ni rapidement, mais au moins sans le moindre cout financier, c’est notre mentalité

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